Identification

Venise à double tour, Jean-Paul Kauffmann (par Fabrice Del Dingo)

Ecrit par Fabrice del Dingo 06.05.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits, Editions des Equateurs

Venise à double tour, février 2019, 336 pages, 22 €

Ecrivain(s): Jean-Paul Kauffmann Edition: Editions des Equateurs

Venise à double tour, Jean-Paul Kauffmann (par Fabrice Del Dingo)

 

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée

Habitué des endroits où personne ne songe à aller se morfondre – Sainte Hélène Eylau, la Courlande – Jean-Paul Kauffmann a choisi de passer quelques mois là où tout le monde se précipite, parfois sans prendre le temps d’en apprécier les splendeurs et les mystères : Venise. C’est une cité hors du commun. « Elle ne crée aucun temps mort. Aucune pause. Le spectacle de la beauté requiert le passant de partout ».

Il garde en mémoire l’image d’une peinture qui miroite mais il est incapable de se souvenir dans quelle église il l’a vue, lui qui est si souvent allé à Venise où il a visité tant d’églises ouvertes au public.

Il n’est pas question qu’il s’attarde sur la place Saint Marc, visite le palais des Doges ou emprunte le pont du Rialto. Non, Jean-Paul Kauffmann s’est mis en tête de pénétrer dans les églises qui ne sont jamais ouvertes. Depuis longtemps, pour un motif bien compréhensible, il est obsédé par l’enfermement. Et depuis bien plus longtemps encore, par les églises.

Car il a été enfant de chœur dans sa jeunesse, activité où il lui arrivait de s’ennuyer ferme et de rêvasser. Et, écrit-il, « laisser aller l’imagination, ce n’est pas ne rien faire ». Édifiant aveu de la part d’un écrivain qui n’écrit pas de romans, où l’imagination règne en maître, mais des récits de voyage où l’observateur se régale.

Le premier contact avec Alma, la guide française que des amis lui ont recommandée, est peu encourageant. C’est une rousse du genre délicat avec un air de princesse asiatique dont « la voix posée et inflexible émane de quelqu’un qui connaît le sens des mots et sait depuis toujours ce qu’il veut ». Mais son ton est suave et elle n’est nullement agressive : « C’est très bien que des églises restent fermées. Au moins, elles sont protégées ». Ou encore « en haute saison touristique c’est un viol collectif que subit la ville ».

Alma, qui se voit en gardienne du temple, porte l’estocade : on ne peut venir à bout des églises ouvertes. « Moi-même je n’y suis pas parvenue » sourit-elle. Kauffmann tente une ultime manœuvre, il prétend que ce n’est qu’un prétexte, un MacGuffin. « Elle me regarde l’air incrédule, presque goguenard :

– Alors si c’est un MacGuffin, ça change tout ».

Car Alma idolâtre Hitchcock : « je vais voir ce que je peux faire », conclut-elle.

Venise a compté 140 églises dont 42 ont été détruites. Parmi celles qui subsistent, une quarantaine ont été fermées ou affectées à des fins non religieuses. Ce sont les églises qui confèrent à Venise sa beauté, estime Jean-Paul Kauffmann, « non les palais dont s’est emparée la nouvelle caste planétaire pour ne les ouvrir qu’une semaine par an ».

Mais Venise n’a plus les moyens, tant humains que financiers, de les ouvrir toutes. Comme dans un plan social, « certaines églises doivent rester sur le carreau pour que les autres vivent ».

Il cherche à être reçu par le grand vicaire de Venise, mais c’est le roi de l’esquive. Il ne se décourage pas pour autant, et tente sa chance partout. « J’accepte les invitations alors qu’à Paris je les décline presque toutes ». Ainsi rencontre-t-il à l’inauguration du Fondaco dei Tedeschi un architecte « grognon comme un Français mais élégant comme un Italien » qui est spécialiste de la pierre d’Istrie, cette pierre blanche qui travaille dans l’ombre. « La fondation des églises repose sur cette roche dure, de faible porosité, qui résiste à tout ».

Il croise un vieil ami, ancien journaliste qui a jadis créé l’émission « 7 sur 7 » avant de partir sur l’île maraîchère de Venise où il est devenu viticulteur et produit un vin délicieux. Lui, il connaît Venise et n’est guère tendre avec les touristes : « – les gens sont idiots. A 19 heures ils sont enfermés dans leur hôtel et n’en sortent plus. Venise alors est déserte. Les éclairages deviennent doux. C’est à ce moment-là que la ville se donne ».

Venise est comme une femme : c’est à la tombée de la nuit qu’elle ouvre son lit d’eau.

Parfois, au hasard d’une promenade, quelques églises s’entrouvrent, telle San Lorenzo où fut créé l’opéra du compositeur italien Luigi Nono, Prometeo. Il en visite d’autres grâce à l’indispensable Alma. Il est fasciné par cette jeune femme « à la fois confiante et irréductible » qui lui confie : « je ne suis pas sûre que Venise convienne à notre époque. Il faut avoir un rapport au temps et au silence pour pouvoir la savourer : être un dégustateur ». Dégustateur ! Aucun qualificatif ne convient mieux à Kauffmann qui fume un cigare, le soir, sur l’île de la Giudecca.

Kauffmann cherche celui qu’Ezra Pound nomme un cerf blanc, c’est à dire le spécialiste qui maîtrise parfaitement son sujet mais refuse de parler. Il tombe sous le charme de Claudia, restauratrice de tableaux qui connaît mieux que personne les églises de Venise, qu’elles soient ouvertes ou fermées. « Elle prolonge à son gré la durée d’existence des œuvres d’art comme la déesse Athéna le faisait des mortels ».

Claudia est une métaphore de la cité des doges. « Chevelure blonde, elle apparaît vêtue d’une blouse blanche dans la lumière. Ce qui frappe d’emblée – et on ne peut faire autrement que de le constater – c’est sa beauté. Je me suis vite rendu compte qu’elle semble peu s’en soucier. On le lui a peut-être trop répété. J’imagine que ce privilège ne doit pas pour elle l’emporter sur ses compétences ».

Quant à la peinture qui miroite et dont il se souvient, elle n’est pas là où il la cherche… Et si Jean-Paul Kauffmann n’avait trouvé que ce prétexte pour nous entraîner dans Venise la secrète, Venise la discrète, Venise la nocturne dénudée de touristes ?

 

Fabrice del Dingo

 


  • Vu : 414

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Jean-Paul Kauffmann

 

Journaliste au Matin de Paris dès 1977, puis grand reporter à L'Événement du Jeudi, Jean-Paul Kaufmann est enlevé à Beyrouth, Liban avec Michel Seurat le 22 mai 1985 et libéré trois ans plus tard, le 4 mai 1988. 

En 1994, il crée la revue L’Amateur de cigare. Écrivain, il a publié L’Arche des Kerguelen (Flammarion, 1993) ; La Chambre noire de Longwood (La Table Ronde, 1997) qui a reçu le Prix Fémina essai, le Prix Roger Nimier, le Grand Prix Lire-RTL, le Prix Jules Verne et le Prix Joseph Kessel ; La Lutte avec L’Ange (La Table Ronde, 2001) et 31, allées Damour - Raymond Guérin 1905-1955 (La Table ronde / Berg international, 2004).

En 2002, Jean-Paul Kauffmann reçoit le Prix de littérature Paul Morand remis par l’Académie française. 

Amateur de vins de Bordeaux il a publié plusieurs ouvrage sur ce sujet.

Il reçoit le Prix de la langue française 2009 pour l'ensemble de son œuvre.

 

A propos du rédacteur

Fabrice del Dingo

 

Lire tous les articles et textes de Fabrice del Dingo

 

A publié quatre livres dont des pastiches sous le titre global de « Rentrée littéraire ». Y figuraient notamment l’inénarrable Premier roman de Margarine Peugeot, la fille cadette de Dieu, et les testicules alimentaires de Michel Ouelleburne (éditions J-C Lattès).

 

Prix concours en 2010 pour « La tarte et le suppositoire » signé Michel Ouellebeurre (éditions de Fallois 2011).

A publié « Mein lieber Sarko » d’Angela M (éditions de Fallois 2012).

A également prêté sa plume à quelques ouvrages d’auteurs à la dérive

A concocté de nombreux pastiches en prose ou en vers : http://dominikdevillepai.e-monsite.com/

A collaboré à la revue Critic@.

A publié un roman, "Barcarolle" en Février 2014 aux Editions de Fallois sous la signature de Fabrice Amchin.