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Une lettre d'Albert Camus à Pierre Moinot

Ecrit par Christian Massé 01.03.11 dans Documents, Articles, Les Ecrivains

un engagement au nom de la liberté !

Le 24 novembre 1956, Albert Camus écrit une lettre à l'écrivain Pierre Moinot dont les romans sont couronnés de Prix depuis la fin de la guerre. En 1947, Camus  avait appuyé la publication de sa nouvelle La nuit et le moment aux Temps modernes. Résistant comme lui, Moinot était parti au Maroc pour participer à la campagne d'Italie et au débarquement de Provence. Les deux hommes de Lettres ont des origines sociales modestes  communes. Le futur Prix Nobel de littérature écrit (extraits) : Toujours est-il que toutes les intentions louables qui auraient dû grandir la France l'ont peu à peu déchue. Et j'ai peur, d'une peur qui fait mal, que nous tous n'ayons fait autre chose depuis dix ans que de lui demander de se déclarer agneau dans la société des loups. Le résultat en tout cas est que notre pays a le dos au mur. […] Dans cette situation, tout ce que nous faisons se retourne contre nous. Faire ou ne pas faire, c'est toujours être blessé. L'expédition d'Égypte se ressent de ce déchirement et c'est pourquoi nous l'approuvons et la regrettons tour à tour.

Qu'est-ce que l'expédition d'Égypte ? Décidée par le Directoire le 5 mars 1798, elle est justifiée par  Bonaparte et ses officiers par des raisons scientifiques et civilisatrices : les sciences et les arts retournent en Egypte, leur patrie d'origine. En Egypte, le but de la commission des savants est précis : il faut étudier le pays pour mieux connaître son apport aux sciences et aux arts mais aussi lui apporter les bienfaits de la civilisation.  D'abord indifférente, la population cairote s'est vite révoltée contre des incroyants qui osaient porter des uniformes verts, alors que le vert est la couleur du prophète et de sa famille. L'échec est total mais ne sera pas sans conséquences sur l'histoire française coloniale ultérieure qui, elle, aboutira à ce que l'on sait ! Elle a été mal conçue, et je n'aime surtout pas les prétextes dont on l'a couverte alors que la cause de la France était assez bonne pour qu'on l'invoquât nettement […], en dit Albert Camus à son ami Pierre Moinot.

Nous sommes en 1956 et les guerres de Libération sont déclenchées, depuis l'Indochine jusqu'aux Aurès ... En fait, nous sommes en état de guerre planétaire et nous ne disposons que de forces provinciales [...] Toutes les nations participent du même péché historique. Toutes oppriment, par la force des choses. Mais il y a  des degrés dans la bêtise et la cruauté des nations. Et la France reste encore la nation la moins cruelle, celle qui garde encore la possibilité de formuler un jour la règle d'une véritable société internationale. Cette société, vous le savez, a échoué. Les gouvernements successifs français ont échoué. Et la célèbre phrase de son ministre de l'Intérieur François Mitterrand, « Guerre à outrance en Algérie » ne fera que précipiter la chute de l'Empire français.  Albert Camus va en Algérie lancer un Appel en faveur d'une trêve civile, qui n'aboutit pas. Il pense alors que ... c'est fichu, selon sa propre expression.

Il se livre un peu plus à Moinot qui a reçu  deux ans plus tôt le Grand Prix de l'Académie française pour La chasse royale : Je suis contre le communisme russe, dont nous connaissons le visage […] Ce n'est pas nous qui vaincrons la Russie. L'histoire récente lui a donné raison, dans la mesure où le système soviétique s'est surtout effondré de l'intérieur. Albert Camus avait eu pour professeur Jean Grenier, auteur d'un livre anti-communiste, mais qui lui avait conseillé d'entrer au PC,à la section algéroise du Parti communiste français. Il avait la mission de recruter des militants musulmans ... Réalisant que ces hommes étaient surtout destinés au rang du FLN, il quitta le PC. Plus tard, il soutiendra les insurgés de Berlin-Est et prendra  position en faveur des insurgés hongrois pour lesquels il sollicitera les écrivains européens afin de lancer un appel à l'ONU. Comme en Algérie plus tôt, son appel restera sans suite. Enfin, il soutiendra des militants communistes grecs condamnés à mort !

Je suis contre les dictatures arabes, nées de la misère et cet esclavage,  ce n'est pas nous qui orienterons le monde arabe vers la démocratie. C'est pourquoi il me semble que nous devons rester humbles [...] poursuit-il dans sa lettre. Cette position, qui n'est pas objectivement développée dans ses écrits, est complètement prémonitoire : nées dans une Tunisie moderne dans son économie mais autocratique dans sa gestion, les révoltes arabes actuelles ne sont pas finies. Ces autocraties, peuvent-elles être assimilées aux régimes fascistes européens de l'après-guerre? Le débat mériterait d'être ouvert. Toujours est-il que Camus s'engagea à les dénoncer comme il l'a fait à l'égard des pays communistes : à 22 ans, il milite dans le parti anti-fasciste Amsterdam-Pleyel (vaste mouvement international  pacifiste qui lutte contre le guerre et la fascisme dès 1933) ; en 1949, il reçoit la médaille de la Libération remise par le gouvernement espagnol en exil  et démissionne de l'Unesco pour protester.... contre l'admission de l'Espagne franquiste, dans cette institution !

J'ai bien peur que tout ceci ne vous déçoive beaucoup […] Mais après tout je vous dis seulement, et mal, ce que je rumine sans trêve dans ma solitude, je me confie à vous […]. On ne connaît pas de réponse de Moinot à Camus. Après la mort brutale de celui-ci, celui-là reçut encore deux Prix : le Prix Fémina et le Prix du Rotary International ! En 1982, Pierre Moinot succéda à René Clair à l'Académie française et, un an plus tard, devint procureur général près de la Cour des Comptes ! Il est décédé discrètement il y a cinq ans ...

(Extraits d'une lettre d'Albert Camus à Pierre Moinot du 24 novembre 1956, parue en octobre 1976 dans la Nouvelle Revue Française, avec l'autorisation exceptionnelle des héritiers d'Albert Camus).

Aller jusqu'au bout, ce n'est pas seulement résister, mais aussi se laisser aller. Albert Camus

 

Christian Massé


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A propos du rédacteur

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Rédacteur


Christian Massé, la soixantaine, vit installé en Touraine depuis 1990, après dix huit années passées à Paris. Marié, père de cinq enfants.
A publié sous le pseudonyme de Julien Viaud :


Les inconditionnelles, recueil de poèmes auto-édités, 1984, épuisé.
Les Genêts, saga, éd. Les Lettres Libres, Paris, 1986, épuisé.
Les Rocs et les cendres, récit, éd. Denis Jeanson, Tours, 1995, épuisé.


A publié sous son patronyme :


Entre noir à Jean-Jaurès, éd. Denis Jeanson, 1997.
Le Drôle-au-diable, récit, éd. Le Temps des Cerises, Paris, 2001.
La mesure du temps, anthologie, éd. Denis Jeanson, 2004, épuisé.
La Loire dans tous ses ébats, nouvelle ligérienne, éd. Le Petit Pavé, Brissac, 2007.
La dernière nuit de Josepha, roman, éd; Le Temps des Cerises, 2008.
Les troubadours dans la ville, ouvrage collectif (? De la plume à la dague ?, nouvelle de CM) édité par le Cercle des Porte-Plumes et les éd. Le Manuscrit, 2010


A été membre de l'Union des écrivains, pendant 15 ans.
Membre de l'Association des Auteurs et Éditeurs de Touraine, Signature Touraine.
Membre du Cercle des Porte-Plumes (www.porte-plumes.net)
Membre de la Société des Gens de Lettres (depuis fin décembre 2010)

Président de l'Association littéraire La Plume ligérienne (organise des soirées littéraires dans des lieux non institutionnels)