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Un loup pour l’homme, Brigitte Giraud (par Didier Bazy)

Ecrit par Didier Bazy 29.03.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Flammarion

Un loup pour l’homme, 250 pages, 19 €

Ecrivain(s): Brigitte Giraud Edition: Flammarion

Un loup pour l’homme, Brigitte Giraud (par Didier Bazy)

 

Un livre d’une vie. C’est l’auteure qui le dit. On la croit. Parce qu’il n’y a pas de raison de croire le contraire. On espère quand même que Brigitte Giraud a d’autres vies. Y a pas de raison qu’il n’y ait pas d’autres livres. Des livres à venir. Car il n’y a que deux sortes de grands livres. Les livres à venir et les livres à relire. Le reste, massif, ne relève-t-il pas de l’éphémère écume du présent ?

Guerre d’Algérie. « La » guerre d’Algérie… Du dedans. Un certain dedans. Y a eu quand même Tombeau pour cinq cent mille soldats, et Eden, Eden, Eden, de Pierre Guyotat, triple paradis interdit de 1970 à 1981, triplement préfacé par Sollers le très connu, Barthes le non moins connu et Leiris – à connaître.

Y a quand même eu aussi La Question de Alleg chez Minuit. C’est dire que l’art est parfois « dans le coup ». Et souvent en avance. Mais bon. Tout le monde ne suit pas. Chacun ses petits soucis.

Econome et efficace, Brigitte Giraud touche. C’est là sa marque de fabrique. Discrète, à la juste conjonction de Calaferte et de Despentes, la parcimonieuse des mots génère – lapalissade ou truisme – a minima – un débordement de sens.

Ce sens n’a rien d’unique : c’est un sens singulier, traversé d’histoire personnelle et par l’histoire tout court, toute courte, toute inclusive, au même titre qu’une écriture droite, verticale.

Ces verticales de sens percutent le public. Inévitable. Nécessaire. Heureux.

Les grands romanciers ont ceci en commun : ils balaient le diable dans ses détails. Des détails privés se voient transformés – et c’est là l’art – en touche-à-tout sensibles, propagés en rhizomes inédits – espèces d’espaces et espaces indéterminés, mais saisissables aux carrefours des hasards par quelque quidam chanceux ou malheureux.

Aucun pathos dans les livres de Brigitte Giraud. Les faits, les actes, les actions, les lieux et les temps sont si concrets (– ce qui progresse et grandit avec –) qu’ici, lire est adéquatement être avec. Et devenir. Devenir ensemble.

Note et présentation de l’éditeur (afin que chacun s’y retrouve) :

Printemps 1960.

Antoine est appelé pour l’Algérie au moment où Lila, sa toute jeune femme, est enceinte. Il demande à ne pas tenir une arme et se retrouve infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Ce conflit, c’est à travers les récits que lui confient jour après jour les « soldats en pyjama » qu’il en mesure la férocité. Et puis il y a Oscar, amputé d’une jambe et enfermé dans un mutisme têtu, qui l’aimante étrangement. Avec lui, Antoine découvre la véritable raison d’être de sa présence ici : « prendre soin ». Rien ne saura le détourner de ce jeune caporal, qu’il va aider à tout réapprendre et dont il faudra entendre l’aveu. Pas même Lila, venue le rejoindre.

Dans ce roman tout à la fois épique et sensible, Brigitte Giraud raconte la guerre à hauteur d’un « appelé », Antoine, miroir intime d’une génération embarquée dans une histoire qui n’était pas la sienne. Ce faisant, c’est aussi la foi en la fraternité et le désir de sauver les hommes qu’elle met en scène.

Tout l’ouvrage paraît un témoignage, vécu. Là est le génie de l’écrivain : elle était dans les limbes au moment des faits. Si une vie peut exprimer une œuvre, les chefs-d’œuvre débordent et inventent des vies nouvelles, jetées ici, là, pacifiques, disponibles à qui sort de son petit moi.

Un loup pour l’homme, un kit de survie. Pour continuer, il faut continuer.

Un loup pour l’homme : un livre à partir de soi pour s’inviter chez les autres et inviter les autres chez soi (Einfühlung). Oui, la tragédie et les drames n’empêchent pas la générosité. Seraient-ils leurs ferments ?…

Ne cultivons pas le malheur. Il est le réel – auto-suffisant.

Nous avions laissé Michel Leiris en suspens. Reprenons un de ses mots : « pousser l’analyse subjective à un point tel qu’elle devienne objective » (approximation de mémoire). Oui, le je n’ai rien d’haïssable si tant est qu’il devienne impersonnel au point que chacune et chacun s’y (re)trouve.

Et s’y retrouvera pour longtemps, très long temps. Loin de la critique et du critique.

Pour s’éloigner du malheur.

 

Didier Bazy

 


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A propos de l'écrivain

Brigitte Giraud

 

Brigitte Giraud est née à Sidi-Bel-Abbès. Elle est l’auteure de nombreux romans traduits dans une douzaine de langues et largement récompensés, tels que À présent (Stock, 2001, mention spéciale du Prix Wepler), L’amour est très surestimé (Stock, 2007, Bourse Goncourt de la nouvelle 2007) et Une année étrangère (Stock, 2009, prix Jean Giono). Un loup pour l’homme, paru aux Éditions Flammarion en août 2017, est son neuvième roman.

 

A propos du rédacteur

Didier Bazy

 

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Co-fondateur de La Soeur de l’Ange (Ed. Hermann)

Co-fondateur de la Cause Littéraire

Editeur du 1er texte de HD Thoreau en Français

– Préfacier chez Pocket (Molière, Corneille)

– Deleuze et de Cuse (Collectif) Aux sources de la pensée de Deleuze. Vrin, 2005) dir : Stéfan Leclercq

– Après nous vivez (G S Editions, 2007)

– Brûle-gueule (Ed Atlantique, 2010) préface de Michel Host

– Thoreau, Ecrits de jeunesse (bilingue. Ed de Londres, 2012) préface de Michel Granger

L’ami de Magellan (Belin Jeunesse, 2013) sélectionné 2014 prix roman historique jeunesse

– Cendres    (Publie.net, 2015)

– Traitements de textes ( Ed. de Londres 2015 )
– Explorateurs, qui êtes vous ? (Ed. Bulles de savon 2016)

Sélection 2018 prix Michel Tournier Jeunesse

– Savants, qui êtes-vous ? ( Ed. Bulles de savon, diff-distr Flammarion )2017

à paraître 2018

– Péguy internel