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Un amour impossible, Christine Angot

Ecrit par Sylvie Ferrando 07.09.15 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Roman, Flammarion

Un amour impossible, août 2015, 224 pages, 18 €

Ecrivain(s): Christine Angot Edition: Flammarion

Un amour impossible, Christine Angot

 

Christine Angot livre ici un roman très construit et parfaitement abouti, où la folie trouve son contrepoint dans l’explication rationnelle. La diégèse s’étend de façon linéaire sur deux générations, celle de la mère, Rachel, juive, qui vit, travaille et tombe amoureuse à Châteauroux, celle de la fille, Christine, « née de père inconnu », qui naît à Châteauroux, emménage à Reims, puis à Paris. La mère et la fille se répondent l’une à l’autre, leur histoire étant ponctuée régulièrement par les lettres du père, Pierre, et ses rares apparitions, pendant les vacances.

On trouve dans ce roman un grand nombre d’ingrédients qui font le succès d’un roman populaire, au bon sens du terme. D’abord, le travail, contrainte importante et vitale, pour la femme et pour l’homme – elle, modeste employée de la Sécurité sociale, prenant peu à peu des responsabilités grâce à son sérieux et à sa ténacité, lui trouvant un poste intéressant à Strasbourg, au service traduction du Conseil de l’Europe – ; d’emblée le tableau est planté, la différence de « monde » social, qui va jouer un rôle décisif tout au long du roman.

Cette différence s’exerce dans plusieurs domaines : c’est la bourgeoisie aisée et les beaux logements vs le milieu des petits employés, contraints d’habiter dans les HLM, dans les ZUP nouvelles, n’ayant pas accès aux études supérieures, exerçant pour la plupart des métiers d’éxécution, écoutant et chantant les chansons de Dalida ; c’est le langage syntaxiquement correct et exerçant son autorité et sa tutelle sur le langage peut-être plus approximatif, moins normé mais tout aussi plaisant à l’oreille, plus simple, plus oralisé, plus populaire, celui que Queneau préconisait, pour simplifier l’orthographe du français ; c’est, enfin et de façon tout à fait réactionnaire et larvée, la domination de l’aryen sur la juive, lui qui, après avoir eu une enfant avec Rachel, sans l’avoir reconnue, épouse une Allemande, parce qu’elles « aiment vraiment s’occuper des hommes. Il y a eu tellement d’hommes tués en Allemagne pendant la guerre. Les Allemandes sont aux petits soins pour eux ».

Et pourtant l’essentiel n’est pas dit. De part en part le non-dit court, jusqu’à ces phrases assénées brutalement par un tiers : « J’ai des choses à te dire en ce qui concerne Christine et son père. Il ne faut absolument pas qu’elle aille à Paris ce week-end. Ce serait catastrophique pour elle. Car il la sodomise depuis des années ». C’est le seul moment où ce qui appartient au rang de la plus grande infamie est dévoilé ; le reste, le lecteur l’imagine. Cette pudeur est salutaire à l’ouvrage, qui donne ainsi sa légitimité à une œuvre de fiction, à savoir broder l’indicible.

Ce qui est dit, en revanche, et analysé, élucidé point par point dans une conversation finale entre la mère et la fille, c’est la mise à l’écart, l’emprise, la manipulation exercée par un homme – qui, de façon autonome et égoïste, pour sa plus grande satisfaction, mène des vies parallèles, étanches et contiguës – sur une femme qui lui est absurdement attachée, mais qui pour cette même raison nous émeut, nous semble proche, et sur sa fille, heureuse écrivaine, que la littérature sauve.

 

Sylvie Ferrando

 


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A propos de l'écrivain

Christine Angot

 

Christine Angot, née Christine Schwartz le 7 février 1959 à Châteauroux (Indre), est une romancière et dramaturge française. Elle pratique fréquemment la lecture publique de ses textes, notamment sur scène.

A propos du rédacteur

Sylvie Ferrando

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature française, littérature anglo-saxonne, littérature étrangère

Genres : romans, romans noirs, nouvelles, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Grasset, Actes Sud, Rivages, Minuit, Albin Michel, Seuil

Après avoir travaillé une dizaine d'années dans l'édition de livres, Sylvie Ferrando a enseigné de la maternelle à l'université et a été responsable de formation pour les concours enseignants de lettres au CNED. Elle est aujourd'hui professeur de lettres au collège.

Passionnée de fiction, elle écrit des nouvelles et des romans, qu'elle publie depuis 2011.

Depuis 2015, elle est rédactrice à La Cause littéraire et, depuis 2016, membre du comité de lecture de la revue.

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