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Un air de liberté (4) - Nabokov, un lépidoptériste à Montreux

Ecrit par Valérie Debieux le 20.04.13 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Un air de liberté (4) - Nabokov, un lépidoptériste à Montreux

Pour qui se promène à Montreux, difficile d’échapper au charme des bords du lac Léman. Le lieu est enchanteur, propice à la rêverie, et aux premiers jours du printemps, l’on y voit virevolter, avec virtuosité et légèreté, les premiers papillons. Ici, un Aglais urticae ; là, un Gonepteryx rhamni. Le va-et-vient coloré de ces lépidoptères, un regard intéressé et attentif semble les suivre. Celui d’une statue, grandeur nature, celle de Vladimir Nabokov. Inaugurée le 23 avril 1999, jour de son 100ème anniversaire, elle a été offerte par les artistes et la ville de Moscou, au Montreux Palace, hôtel prestigieux où Nabokov a séjourné avec son épouse, Vera, depuis 1961 jusqu’à sa mort, en 1977.

Une suite y porte son nom. Après avoir pris l’ascenseur, traversé plusieurs couloirs et être arrivé dans un immense hall, au mobilier cosy, donnant accès à une terrasse avec vue panoramique sur le lac et les montagnes, il faut gravir encore quelques marches et là, une porte s’ouvre sur la « Suite Nabokov » : à droite, des lits jumeaux ; au centre, une invitation à se rendre sur la petite terrasse, occupée par une table et deux chaises, celle-là même où les époux Nabokov jouaient jadis aux échecs ; et, à gauche, deux fauteuils bordant une table basse puis, prenant appui contre la paroi, le bureau, le tout, laissé volontairement en l’état, tâche d’encre y compris, comme si Nabokov allait revenir.

Toute personne en quête d’inspiration ou désireuse d’approcher le vécu de Nabokov peut louer cette suite, et Mme Gisèle Sommer, Executive Assistant to the General Manager & Public Relations Coordinator au sein du « Fairmont Le Montreux Palace », se fera un plaisir de narrer quelques histoires sympathiques entourant la vie de cet ancien hôte. Ainsi, à son retour de chasse aux papillons, ce client discret aimait bien montrer au barman les spécimens qu’il avait capturés, tout en dégustant un verre de Campari.

 

L’homme était singulier, et non seulement en raison de sa double carrière, celle d’écrivain et d’entomologiste. De son goût pour l’écriture et pour l’auscultation au microscope. Il était à lui seul un personnage. Ainsi, au cours de la vingt-et-unième émission de Bernard Pivot, transmise en direct le 31 mai 1975, Nabokov, qui n’accordait que fort peu d’interviews, avait accepté l’invitation de Bernard Pivot, à la condition de pouvoir prendre connaissance préalablement des questions et d’avoir sous les yeux, cachées derrière des piles de livres, les réponses écrites qu’il avait préparées. Sa déontologie journalistique eût-elle dû en souffrir, Bernard Pivot accepta (cf. http://www.evene.fr/celebre/biographie/vladimir-nabokov-2343.php?video=580410). Cette interview est, à ce jour, la seule donnée à une chaîne de télévision française par Nabokov (cf. http://www.ina.fr/video/CPB75050355).

Cette anecdote ne saurait occulter son particularisme de fond, objet de nombreuses controverses intellectuelles, son partage entre la taxonomie (in casu, étude des Polyommatus au sein de la famille des Lycaenidae) et l’écriture. Dans l’un de ses articles, ayant pour sous-titre Le paradoxe de la promiscuité intellectuelle, le biologiste américain, Stephen J. Gould, professeur à Harvard, écrit à propos de Nabokov :

« […] depuis l’explosion du savoir et sa fragmentation en disciplines aux frontières sans cesse plus rigides et jalousement gardées, le fébrile savant qui tente de toucher à plus d’un domaine est devenu un objet de suspicion […] ou un dilettante gênant qui cherche à imposer, dans un domaine qui lui est étranger, les méthodes de son réel savoir-faire à des sujets inadéquats dans un univers différent. […] Einstein fut un violoniste quelconque […], mais ce passe-temps le détourna peu de la physique. […] Aussi, lorsque nous découvrons qu’une passion mineure a volé un temps précieux à une activité première source de célébrité, nous tentons d’atténuer notre dépit lié aux découvertes, symphonies ou romans perdus en nous persuadant que la passion secondaire de notre héros a peut-être favorisé ou enrichi cette activité première – autrement dit, que la perte en quantité fut compensée par un gain de qualitéMais un tel argument est parfois très difficile à formuler ou à défendre. […] De ce point de vue, aucun génie contemporain n’a suscité autant de commentaires que Vladimir Nabokov, dont « l’autre » carrière, la taxonomie des papillons, a généré plus d’analyses que Nabokov lui-même n’en prodigua jamais sur Ada, Lolita et tous ces autres personnages réunis » (cf. S.J. Gould : Il n’y a pas de science sans imagination comme il n’y a pas d’art sans faits : la lépidoptérologie de Vladimir Nabokov, in Antilopes, dodos et coquillages, Paris 2008, p.125s.).

S’appuyant sur de nombreuses références ainsi que sur les écrits de l’auteur lui-même, Gould souligne qu’il s’agit là d’un faux problème, car, en réalité, le dialogue instauré par Nabokov entre ces deux disciplines a pour langage commun un souci du détail quasi obsessionnel, que celui-ci porte sur les éléments de ses romans ou sur ses descriptions taxidermistes. Et Gould de conclure : « Cet attachement au détail et à la précision n’est cependant pas nécessairement garant d’un statut d’écrivain. Ce fut donc à son tempérament et à son talent, mis au service de sa seconde profession, que Nabokov dut son renom, sinon sa place unique dans la littérature. L’excellence universelle et singulière de ce taxinomiste professionnel fut le substrat d’où émergèrent son excellence et sa transcendance d’écrivain » (cf. Gould, op. cit., p.151).

 

Toujours présent, Nabokov l’est, autant sur les quais ou les hauteurs de Montreux, en « son » Palace, que dans la mémoire des amoureux de la littérature ou de l’entomologie. Expression contemporaine de cet intérêt pour Nabokov, la création, au printemps 2011, de l’association « Chercheurs Enchantés : Société Française Vladimir Nabokov ». Son but, « promouvoir l’étude et la connaissance de la vie et de l’œuvre de Vladimir Nabokov ; renforcer la collaboration entre chercheurs spécialistes de Vladimir Nabokov, notamment d’un point de vue transdisciplinaire (arts, sciences, traduction, littératures comparée, russe, américaine) ; diffuser la production scientifique de ses membres et d’autres chercheurs internationaux, dans la mesure où leurs travaux concernent Vladimir Nabokov ; développer des projets artistiques autour de Vladimir Nabokov ; diffuser la connaissance de la vie et de l’œuvre Vladimir Nabokov auprès du grand public ». A ne pas oublier non plus le colloque qui se tiendra à Paris, du 30 mai au 1er juin prochain (cf. http://www.vladimir-nabokov.org/association-manifestations-programme-previsionnel-colloque-2013).

 

Valérie Debieux

 

NB : Merci au « Fairmont Le Montreux Palace » (www.montreux-palace.ch), à M. Alvarez de m’avoir présenté la suite Nabokov, ainsi qu’à Mme Sommer, de m’avoir procuré des informations au sujet de Nabokov en relation avec le Palace et les photographies figurant en cet article.

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A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com