Identification

Trop tard, Hajar Bali

Ecrit par Claire Mazaleyrat 19.08.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Nouvelles, Barzakh (Alger)

Trop tard (nouvelles), 2014, 176 pages

Ecrivain(s): Hajar Bali Edition: Barzakh (Alger)

Trop tard, Hajar Bali

 

L’infime et l’intime


Le recueil d’Hajar Bali est constitué de huit récits intimistes : à la première personne ou à la troisième, ils explorent les pensées d’un être solitaire enfermé entre ses murs ou dans un destin étriqué, dont il ne parviendra pas à se défaire. Quelque chose comme une toile d’araignée, tout en légèreté et dont les fils pourtant vous empêchent implacablement de fuir, chétif insecte qui avez cru pouvoir passer dans le coin obscur du plafond en toute innocence.

La première nouvelle met aux prises une femme avec le naufrage de son couple, à travers l’image d’un minuscule insecte sur le rebord immaculé du lavabo : ce qu’elle prend pour un grain de pastèque, infime grain de sable dans la mécanique bien huilée de sa vie quotidienne, est un cafard qui exprime tout ce qu’elle ressent en repensant à la distance surgie entre son mari Samir et elle, à la solitude que lui laissent en héritage ses deux fils trop vite grandis, devenus de parfaits étrangers. L’étrangeté surgie du quotidien familier est au cœur de ce récit inaugural du recueil.

Dès la première phrase, « J’ai bien vu ce point noir-brun, sur le lavabo », le lecteur est plongé dans un univers qu’il est censé partager avec le narrateur (les déictiques « ce » et « le » font référence à une connaissance partagée des lieux, l’adverbe de renforcement « bien » donne en outre l’impression que cette première phrase est comme une réponse à une question posée, antérieure au texte) ; cette attaque contribue donc à déstabiliser le lecteur et à l’immerger dans un univers intime, épousant les pensées d’un narrateur, une femme, percevant dans l’étrangeté de son univers soudain perturbé par « un point brun-noir » toute l’étrangeté de son destin.

L’oscillation constante entre le point de détail et l’ensemble d’une vie passée au tamis de l’analyse psychologique, l’intérêt porté à l’infiniment petit et le monde des insectes (du cafard à la coccinelle, le ballon qui pourrait sauver la vie du jeune gardien de but cherchant à réconcilier ses parents par une victoire) donnent à ce recueil de nouvelles qui décrivent la vie de couple et la solitude, le désenchantement et le deuil, une dimension mystérieuse et familière. C’est la définition même de « l’inquiétante étrangeté » de Freud, lorsqu’il analyse les mécanismes du rêve et du fantasme ou de l’inconscient. En d’autres termes, ce qui fait la puissance de ces nouvelles apparemment réalistes et routinières sur des thèmes éculés, c’est précisément la manière dont le fantastique s’introduit par d’infimes pas de fourmis dans le quotidien, laissant à penser que le mystère surgit au cœur d’une intimité sans surprise. Et ce charme-là n’est pas le moindre des histoires de Hajar Bali.

 

Tragicomédies dans des appartements algérois


Le dérisoire vient sans cesse miner les drames de ces vies défaites, décousues, qui n’en finissent pas de se dérober entre les mains des personnages derrière les fenêtres de leurs petits appartements. Ainsi se mêlent les dimensions tragiques de ces destins marqués par le « trop tard » qui donne son titre au recueil et l’humour d’un certain nombre de textes. Dans La Chaussette à la main, la mort (le meurtre ?) d’une femme est racontée selon plusieurs possibilités, comme dans les élucubrations d’un enquêteur de police, et s’achève sur l’idée que cette femme devait absolument mourir, de sa propre main et de celle de deux autres personnes, à l’instant précis où « le coup est parti tout seul ». Le rire noir qui préside à l’écriture de cette nouvelle, confrontant les points de vue du mari jaloux, de l’amant et de l’enquêteur, sans jamais donner voix à la victime (dont il semblerait de toute façon qu’elle se soit aussi donné la mort) contribue au double drame sur lequel est construite la nouvelle : d’une part, le fait divers, la mort d’une femme tuée par un « coup parti tout seul », formule passive qui ne manque de poser question, et d’autre part, celle du langage, qui ne parvient à éclairer le réel, à démêler les fils. Le poète, dont les pensées nous sont transmises par le jeu de la focalisation interne, est justement le mari de la victime, et l’accusé du crime, qui pourrait n’être qu’une formule, ne cessant de torturer son auteur. La fin de la nouvelle marque donc ce passage du drame conjugal comique au véritable tragique, celui de la solitude du poète égaré dans les labyrinthes de la phrase :

« On a coupé et recoupé, le poète suant derrière son box, carrément fiévreux, se demandant pourquoi ce subit vol d’oies alors que… La vérité aurait pu éclater là, à ce moment du délire de l’accusé, car il aurait pu enfin se rendre compte que le fameux vol n’avait rien de spontané, mais avait été provoqué par un coup, pas le sien, mais le vrai, celui qui est parti tout seul, et pour de vrai celui-là, suite à l’empoignade que l’on sait, suivi bien entendu de la chute du corps de la malheureuse, que la balle de son amant venait de tuer sur le coup alors qu’elle se mourait déjà d’empoisonnement, et que son mari, ce minable poète plagiaire et jaloux, visait la fenêtre de sa chambre, troublé qu’il était d’avoir, croyait-il, surpris, alors qu’il se tenait dans le couloir, une chaussette à la main, sa femme gémissant d’amour dans les bras d’un autre, l’accablait d’une troisième agression. A bien y réfléchir, un esprit tortueux trouverait à cette histoire des rebondissements interminables, qui ne feraient, en fin de compte, qu’offrir le succès et la renommée à notre pseudo-poète, dont les ânonnements intellectuels seraient miraculeusement sauvés de l’oubli. Allez savoir… » (p.67).

La folie est toujours tapie dans l’arrière-fond de ces pensées de personnages nageant en eaux troubles dans des ratiocinations sans fin et les méandres de leurs désirs : celui de se débarrasser d’une femme adultère, celui qui surgit d’une phrase poétique incompréhensible sur le vol des oies sauvages. L’inquiétante étrangeté de ces nouvelles tient justement de ce gouffre de la folie qui pourrait à chaque pas submerger les personnages et révéler un autre univers possible, derrière le quotidien cafardeux. Elle apparaît comme l’échappatoire de vies sans cesse tendues entre la vérité et le mensonge, le rideau des apparences bien tiré sur des drames intimes.

 

Petits mensonges et trahisons sans importance


L’entremêlement des voix, celle de la narration du quotidien et celle des pensées d’un personnage, troublées par des sentiments intérieurs violents, l’entrecroisement des points de vue sur une même réalité, donnent à ces nouvelles une profondeur qui creuse la réalité tangible pour imposer l’idée d’une autre réalité, plus trouble et plus blessante. Un mari ment à sa femme sur un oisillon tombé du nid, l’affirmant vivant comme l’amour qu’ils ont construit ensemble, alors qu’il a ramassé le petit corps mort. Et l’on devine que le couple se construira sur ce petit mensonge dérisoire, sans importance, comme sur une brèche, un drame que l’un des deux protagonistes ignorera toujours. Un homme appelé au chevet d’un mourant regarde se juxtaposer son passé et son présent, incapable de prendre une décision et de révéler ce qu’il s’est passé : le passé, à travers la paralysie de plus en plus oppressante d’un ancien bienfaiteur trop puissant et dangereux maintenant, atteint ses propres capacités à agir et à continuer de masquer le passé. Un vieil homme trahit le souvenir de sa femme morte près de cinq ans plus tôt en rejoignant une jeune femme qui dévorera comme une « mante » l’époux qu’il a été, lui offrant une dernière passion alors qu’il s’interroge sur le geste qui l’a poussé à ne pas retourner son pyjama comme il le fait tous les matins, et qui signe dès la première page de la nouvelle sa trahison envers la disparue, dont les traits finiront par se confondre avec ceux de la jeune femme :

« Hier, je ne sais pas ce qui m’est arrivé, mais j’ai oublié de retourner mon pyjama. Le maillon a failli se briser dans la chaîne impeccable de mon organisation hebdomadaire. Ce n’est pas dans mes habitudes, je ne peux même pas parler d’oubli, tant le geste est machinal est bien rôdé » (p.71).

A partir de ce geste inhabituel, se déclenche une nouvelle « chaîne » d’incidents mineurs, qui visent à faire disparaître le veuf inconsolable au profit d’un homme amoureux, déréglant la réalité bien réglée des petites habitudes de la solitude et laissant apparaître soudain, à la fois la solitude profonde de cet homme en deuil qui n’a pu oublier son épouse Hélène, et dans le même temps la volonté de vivre en dépit de ce deuil et la nécessité de trahir le souvenir de sa femme.

 

Violence et lyrisme


La solitude est en effet le personnage central de ces nouvelles qui parlent pourtant de couples et de rencontres, d’amour et de folie. Des hommes et des femmes se rencontrent, s’aiment et se quittent ou se délaissent et retournent à leur solitude, entre les murs de leur appartement ou dans les rues d’une ville désolée, en proie à la guerre dans Trop tard, la dernière et la plus angoissante du recueil. Cette solitude qui étreint les personnages vient clore toute velléité de connaître l’autre, et donne son goût particulièrement amer au recueil, imprégné d’un profond lyrisme. Dans Les Chiens errants, Malika et Seif se rencontrent en boite, tombent amoureux. Malika se plonge avec délice dans la vie de débauche et de rapines de son amant, mais hésite un peu avant d’accepter la proposition de Si Beddar qui leur promet un peu de danger et beaucoup d’argent. « Trop tard » une fois de plus, elle accepte alors que déjà la confiance entre les deux tourtereaux est fissurée par la réaction de chacun d’eux à cette proposition, et ils se séparent dans une indifférence qui ne laisse plus aucune place à l’espoir suscité par la brève parenthèse de leur griserie commune :

« En réalité, ni Seif, ni Malika n’avaient vraiment changé, au sens que chacun voulait donner à ce terme. Ils s’éveillaient simplement aux réalités de l’enfer dont on a tous un jour une exacte idée, comme lorsqu’au réveil, épouvantés, on ne veut plus se lever de son lit, on sait qu’on ne sera les héros d’aucune belle aventure, on est certain que la vie qu’on avait rêvée juste différente, n’est et ne sera que celle-là et pour toujours » (p.158).

La résignation qui porte alors les personnages enferme la jeune fille entre les murs de son appartement où passent les jours, tristement banals, tandis que la vie coule. Le bar où elle a passé tant de moments à rêver d’autre chose avec Seif change, se modernise. Elle revient à la morne réalité familiale, tandis que le jeune homme retourne sans entrain à ses petites magouilles, comme si aucune rédemption n’était possible dans ce pays sans avenir. Chacun à la fin retourne dans son monde « pas si grisant que ça, pas si joyeux, pas si différent, en somme », laissant le lecteur plongé dans la désillusion, comme si les nouvelles offraient un miroir de nos existences étriquées et mornes, par la proximité qui nous lie à ces personnages sans avenir.

Le pessimisme est pourtant sauvé du désespoir par le mélange de lyrisme et de violence qui caractérise le style de ces nouvelles. Au cœur du quotidien le plus blafard, Hajar Bali parvient à insuffler un souffle, pour dire à la fois la violence d’une société qui broie ses individus, et la force de leurs rêves, même si ceux-ci ne débouchent que sur le mensonge ou la désillusion ? Il en subsiste quelque chose, fût-ce de la taille d’un « grain de pastèque », une puissance que son langage transcrit avec des images précises et marquantes.

Ainsi, dans la dernière nouvelle évoquant un monde en guerre et en ruines, où le couple se défait sur l’impossibilité de vivre encore des moments de bonheur dans les ruines ambiantes et la peur, surgit un rire de fou, la mélodie d’un violon, une sirène : la vie.

« Quel bonheur, se dit-il, quelle paix, comme on rit… » (p.173).

Et la nouvelle s’achève sur ces débris d’humanité certes misérable, réduite à cinq tristes individus errant dans les décombres d’une ville que seul vient animer le vol d’un humble pigeon, mais où le personnage parvient à trouver le goût d’un certain bonheur, d’une certaine fraternité auprès des autres survivants : « Après tout, la vie même est amusante ».

Au fond, s’il ne subsistait que cette humanité déçue et déchue, loin des grands rêves qui l’ont habitée, s’il n’en restait que des petites choses dérisoires, ce serait tout de même une « vérité » profonde, une alliance confuse entre l’infime et l’univers tout entier, entre l’homme et ses semblables, qui échapperait à la vaste duperie qu’est le monde « réel » dans lequel les personnages des autres nouvelles errent comme des chiens en quête d’une main amie. Et ce fil ténu d’espoir contribue à donner à ce recueil sa puissance.

 

Claire Mazaleyrat


  • Vu : 2907

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Hajar Bali

 

Hajar Bali est née en 1961, et enseigne les mathématiques pures à l’université de Bab Ezzouar à Alger depuis 1985. Elle est l’auteur d’un certain nombre de pièces de théâtre (Homo-sapiens, mise en scène par la troupe Chrysalide en 2001 à Alger), Les aveugles, Le rêve, Les glycines, trois courtes pièces (édition Gare-au-Théâtre, reprises sous le titre Rêve et vol d’oiseau aux éditions Barzakh), Le testament et Constantine. Elle est également auteur de récits (Le détour, Birmandreis, La verrue, Trop tard) et de poèmes.

 

A propos du rédacteur

Claire Mazaleyrat

Lire tous les articles de Claire Mazaleyrat

 

Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.

Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.