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Trois jours à Jérusalem, Stéphane Arfi (par Valérie Kerrec)

Ecrit par Valérie Kerrec 28.05.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Contes, Roman, Jean-Claude Lattès

Trois jours à Jérusalem, octobre 2018, 288 pages, 18,50 €

Ecrivain(s): Stéphane Arfi Edition: Jean-Claude Lattès

Trois jours à Jérusalem, Stéphane Arfi (par Valérie Kerrec)

 

Ce court roman, simple, dense, documenté, est écrit dans la veine des récits de Jean Grosjean ou plus près de nous d’Erri de Luca. C’est donc un conte philosophique davantage qu’un roman classique, bien que l’on suive de bout en bout une intrigue forte en rebondissements. Nous voici embarqués il y a 2000 ans de cela, à l’époque du tout jeune Jésus, à Jérusalem. La Bible raconte en effet que Jésus fit à l’âge de 12 ans une fugue à Jérusalem, fugue dont on ne sait étrangement rien mais qui semble avoir eu une importance capitale dans le développement moral du jeune homme… 2000 ans après, s’appuyant sur des textes de l’époque du grand Sage Hillel (juif humaniste avant l’heure), Stéphane Arfi raconte cette escapade qui fit découvrir à Jésus que l’amour n’était pas le vrai secret du bonheur (l’amour qui devint pourtant ensuite le centre du message du Jésus historique), mais une autre valeur, un autre mot que l’amour, une vertu bien plus révolutionnaire : vertu qui a été en quelque sorte vidée de son sens originel et remplacée par l’amour. Le message universel de Jésus aurait-il donc été tronqué, et pourquoi ? C’est la question que pose ce conte.

Stéphane Arfi, à travers le discours du Sage Hillel, donne son explication : ce mot oublié risquait de renverser l’ordre du monde, donc le pouvoir des dominants. Voilà l’enjeu du livre.

Sauf que ce livre, qu’on pourrait croire « religieux » voire théologique, ne l’est pas du tout : on pourrait même dire qu’il a-religieux, voire anti-religieux. D’abord, l’auteur prend soin de nommer Jésus (ni les autres personnages) que par son vrai nom hébreu : Joshua (ou Yoshua) et de faire évoluer les personnages dans leur contexte strictement juif. Ensuite, aucune référence n’est faite au récit de la Bible et c’est la singularité de ce roman qui, page après page, vous entraîne à la découverte de cette vertu oubliée. Grâce à une écriture fluide et à la réflexion qu’il induit sur la recherche du bonheur, ce conte résonne étrangement sur nos vies modernes. Stéphane Arfi montre que l’amour semble, pour notre malheur à tous, être devenu l’objectif premier du monde entier : des citoyens du monde comme des spiritualités post-modernes, on ne jure plus que par l’amour ; aimer son prochain, s’aimer les uns les autres, etc., est devenu une sorte d’incantation voire d’obligation permanente ; être heureux, c’est aimer, disait Victor Hugo qui pourtant aurait pu témoigner qu’aimer est souvent douleurs, échecs et au final, impossibilité d’être heureux.

Le livre de Stéphane Arfi combat cette idée d’amour à tout prix et révèle que cette valeur d’amour est surmontée d’une plus grande valeur oubliée, bien plus accessible à chacun de nous : la Bonté. C’est cette valeur que Jésus découvre dans ce conte. Non pas la bonté divine, ni celle assimilée à la charité (qui est une bonté bien pratique mais souvent vaine et toujours intéressée) mais la vraie bonté : bonté pour soi d’abord et pour les autres ensuite. La force de la pensée de l’auteur est de nous décomplexer avec cette idée qu’il faille absolument aimer l’autre pour être heureux. Non, dit-il à travers ses personnages, on peut être heureux en étant bon, et surtout sans aimer ceux qui nous font du tort. Car la bonté, valeur morale presque suprême comme le pensait Jean-Jacques Rousseau, n’exclut pas de dire les choses, ni de combattre, ni de s’opposer, en un mot, n’empêche pas de défendre ses valeurs, parmi lesquelles la liberté, chère à Camus.

Dès lors, rien ne sert d’aimer son ennemi (ou celui qui se prétend être notre ennemi) : il faut juste adopter une attitude de pure bonté vis à vis de soi, qui traite l’ennemi avec justesse. Pour exemple, on peut dire que le résistant qui, en 1943, rejoint le maquis pour la liberté et sauver son pays, utilise ces valeurs de bonté, pour lui et pour les autres, pour défendre des idéaux bien supérieurs à celui d’aimer, surtout celui qui ne nous aime pas.

Ce court texte ose traiter avec une intelligence fine l’idée que le monde s’acharne à vainement vouloir « aimer », alors qu’une autre vertu bien plus révolutionnaire est disponible en soi, et à volonté : la bonté (hésed, en hébreu).

Au fond, Stéphane Arfi milite pour redonner du sens aux mots dans un monde où ils ne veulent souvent plus rien dire à force d’usure. La littérature peut d’abord changer l’humanité, nous dit-il en substance, avant de changer le monde. Trois jours à Jérusalem est une belle manière de penser à ce que la littérature peut et doit faire par temps chaotiques. A la fin du livre tout le contexte historique est précisément dévoilé et notamment la traduction du mot bonté en hébreu. On sort de cette pépite littéraire avant l’envie d’y retourner pour mieux penser à nous-même et au sens de notre court passage sur terre.

 

Valérie Kerrec

 


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A propos de l'écrivain

Stéphane Arfi

 

Stéphane Arfi est un écrivain, scénariste et journaliste français né à Fort-de-France, en Martinique, en 1968.

 

A propos du rédacteur

Valérie Kerrec

 

Etudiante à la fac de Rennes Valérie Kerrec termine un Master de Littérature française, générale et comparée. Auteurs de prédilection : Flaubert, JJ Rousseau, Garcia Marquez, Marguerite Duras... Parallèlement, rédactrice dans la pub.