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Trans-Européen-Express (par Henri Cachau)

Ecrit par Henri Cachau 14.01.19 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Trans-Européen-Express (par Henri Cachau)

Ouf ! pas une mince affaire, j’avais réussi à le mettre dans le train et pas n’importe lequel, L’Arbalète, ayant pour destination Zurich via Bâle, tout en l’incitant à poursuivre sur Vienne puis Prague. Comme il en va avec les dépressifs, les pires sont les amoureux récemment éconduits, ça n’avait pas été simple… Enfin, il s’embarquait pour une semaine et durant ce laps de temps j’étais assuré de ne pas subir ses pleurnicheries, ses menaces de suicide ; affaire classée lui avais-je dit, tu refermes ce dossier et tu en ouvres un autre… Jean-Paul et moi travaillions dans le même cabinet d’avocats, et à une demi-heure de son départ alors qu’installés au buffet de la gare de l’Est nous devisions, encore s’interrogeait-il sur le bien fondé de ce voyage en train, étant donné le nombre de suicides que ce mode de locomotion suscite. Il est vrai, se jeter à l’eau du haut d’un transatlantique sans doute requiert plus de courage, et lorsque par mégarde je lui avais proposé une croisière en Méditerranée, il l’avait refusée : « Tu souhaites me voir me foutre à l’eau ! »… Car toujours dans sa peau celle qui aurait la sienne, s’il continuait à se laisser aller, cette Cathy qui l’avait quitté non pas pour un autre homme, chose probable concernant les relations de couple, mais pour plusieurs… Il m’avait parlé de vengeance, je lui avais rétorqué que la moitié des affaires que nous traitions s’y rapportaient, patelin avait insisté en me demandant si lors du prochain procès dont nous avions la charge son absence me serait préjudiciable, j’avais dû le rassurer, d’avance le remerciant pour sa collaboration merdique, puisque incapable de se concentrer depuis le départ de l’autre…

Sa Cathy l’ayant quitté, nous ses camarades du barreau l’incitions à choisir entre les voies de la dérision ou celles du désespoir, lui balancions le « Ta Katie t’a quitté » du facétieux Bobby Lapointe, mais Jean-Paul vraiment déstabilisé paraissait proche de la déprime. Aussi lui avais-je proposé de changer sinon de chair, d’air ! sachant que ce voyage en Trans-Européen-Express lui offrirait d’insoupçonnées diversions par l’intermédiaire d’une extraterritorialité fournie par les services, en l’occurrence luxueux du rail. Mes lénifiants, à savoir si rassurants propos, étaient calqués sur d’anciennes lectures policières, notamment des Simenon et Agatha Christie et autres auteurs du genre ; certains de leurs titres à eux seuls alléchants : Le Crime de l’Orient-Express,Trafic sur le SimplonMains basses sur le Prinz Eugen II, donnant sur des rebondissements, des poursuites, des rencontres de « madones de sleepings » régnant sur ce monde interlope, où momentanément apatrides et sous de fausses identités les voyageurs s’y faisaient mousser à leur avantage… En outre, depuis ma plus tendre enfance fasciné par les trains, à mes yeux (toujours) représentant une possibilité d’évasion donc de liberté, hélas conditionnelle, je lui avais récité des passages du Transsibérien de Cendrars !… Cependant, j’aurais dû me méfier de son sourire narquois, alors qu’encore geignait-il, se lamentait sur son sort de cocu suscitant la risée des confrères ; surtout de ses désapprobateurs hochements de tête, me comminant de prendre garde à ce « foutage de gueule » dont il me suspectait, tout en prenant note de son aspect ragaillardi l’heure du départ approchant, puisque sans se préoccuper de ma présence incessamment ce malpoli regardait sa montre, jetait un œil en direction des horloges du hall… Je m’étais évertué à lui peaufiner un voyage à la fois touristique et culturel, lui avais réservé ses chambres d’hôtel, quand de son côté, s’il ne déjoua pas mon plan en sa totalité, m’ayant promis-juré de le mettre à profit, sa relecture de certains dossiers chauds, mieux que les plus explicites romans policiers révélateurs des bas-fonds de la société, de leurs vices, lui avait été d’un grand secours, puisque il y releva des adresses loin d’être recommandables… De l’extérieur il ne verrait rien, ni pâturages, ni passages à niveau, ni l’accompagnement du train par une automobile avant ses disparitions et réapparitions au gré des mouvements de terrain, ni les saluts d’enfants appuyés sur leurs bécanes, espérant un jour voyager à leur compte et en recherche de plaisirs défendus… Il m’avait repris, en me disant « Mon cher tu plagies Michel Butor, ta dernière tirade concernant ces impressions tant extérieures qu’intérieures, relève de l’un de ses ouvrages retraçant un voyage Paris-Rome intitulé « La Modification » ! avec le balancement et la fuite des choses extérieures vers vous… Mais je t’en remercie, l’opportunité se présente, je la saisis, ça te va ?… ». J’aurais dû prêter attention à sa fraternelle embrassade avant sa montée dans le wagon, à ses empressés remerciements : « Tu ne peux pas savoir… le service que tu me rends, là aussi peut s’appliquer le terme de modification ! »…

Lorsque je fus contacté par notre ambassade de Vienne pour venir authentifier son identité, j’ai de suite pensé au suicide annoncé, jusqu’à cette heure toujours remis. Donc ne m’attendais pas à ce qu’il s’agisse d’un de ces chapitres relevant d’anciennes lectures de polars, d’un copier-coller d’un épisode relevant de cette vie dissolue menée dans ces grands trains de nuit où durant ces longs périples, une parenthèse atemporelle et un espace réduit, propices aux compromissions, permettent aux passagers sachant que dès le terminus la fête s’achèverait, de s’offrir un grand jeu de dupes avant que les banalités du quotidien ne les rattrapent… Le laconisme du coup de fil me laissa perplexe, je m’en voulais puisque responsable de ce voyage et de ce funeste accident, dont j’étais loin de m’imaginer la désopilante quoique pour mon ami, déshonorante conclusion…

Je sais, je sais, vous allez me dire qu’une fois encore ça se termine mal… « Et un macchabée de plus ! »… Néanmoins vous semblez oublier la courbe exponentielle des suicides, leur taux élevé permettant de douter de la bonne marche de notre société, puisque dans leur majorité, ici-bas les histoires d’amour se terminent mal ! Entre deux plaidoiries l’on riait, peu charitablement je l’avoue, aux dépens de notre collègue ayant expérimenté cette maxime : Le mariage n’est qu’une question de sexe et de patience, et sa patience était à bout ! Avec sa Cathy, véritable accroc du sexe, incessamment en recherche de la proximité d’hommes qu’elle affolait, et si j’avais résisté à ses avances – n’étais-je pas le premier qu’elle souhaitait voir tomber ? – c’était par crainte de ne pas assurer, donc de la négative publicité que cette garce se chargerait de divulguer auprès de ses consœurs, que de préserver notre amitié acquise lors de nos études de droit, car bandante cette bougresse, dans le genre des nanas, blondes ou brunes, peuplant les couvertures des meilleurs San Antonio… Néanmoins, pas de quoi en faire un roman de ces histoires de cul dont à votre tour mal vivez ce cocuage endémique, d’autant qu’à ce niveau de ceinture seuls les actes parlent d’eux-mêmes et dans notre profession se prennent en compte, le reste n’étant que littérature… la ‘Policière’, psychologique en diable, demeurant la plus convaincante, à mon avis !…

Durant mon déplacement en train de nuit, je n’ai prêté attention ni au paysage extérieur bénéficiant de l’éclairage d’une pleine lune, ni ne me suis diverti en observant mes compagnons de voyage, en étudiant leurs traits physiques et subséquents caractères ; votre relecture de Michel Butor bien mieux que mes impressions vous inviteront à dorénavant apprécier les plaisirs du rail ! Tracassé, je n’ai cessé de m’interroger sur ce qui était arrivé à  mon ami, ma connaissance du bonhomme m’autorisant à des extrapolations, gratuites la plupart. Qu’avait-il inventé, ce con, de drôle ou de macabre, pour se faire plaindre – n’avait-il pas, à mon égard, trop abusé d’un chantage à l’amitié ? –, circonvenir ces jurés d’un soir, bien malgré eux pris à partie puisque tôt ou tard devant témoigner de son suicide ?, quoique assuré que malgré leurs protestations c’est avec panache qu’il se serait balancé !… Car l’avocat est hâbleur, persifleur, pertinemment au profit de son client peut se faire changer une opinion défavorable en compassion, et malgré ce que j’en appréciais de ses talents d’orateur, ma surprise fut grande lorsque sur le quai de la gare de Vienne, en lieu et place du médecin légiste c’est le directeur de l’hôpital psychiatrique qui m’attendait… Cet homme me mit au courant de ce qui était advenu, notre ami ne s’était pas suicidé, ne portait ni coups ni ecchymoses, les analyses assuraient qu’il n’était ni drogué ni sous emprise alcoolique lors de son internement, mais atteint d’amnésie ou simulateur se retranchait dans un apparent mutisme en attente de ma venue – l’on a toujours besoin d’un avocat chez soi ! Cependant les faits parlaient d’eux-mêmes, Jean-Paul avait été retrouvé nu dans son compartiment, apparemment délesté de ses effets personnels plus tard récupérés le long du ballast, l’enquête en cours privilégiait de similaires incidents survenus sur la ligne, une partie fine ayant mal tourné : une énième fois la madone des sleepings avait frappé !… J’étais rassuré, l’aventure se voulait croustillante, je me devais tout en ramenant à la raison le pseudo amnésique en tirer profit pour améliorer le scénario de ce film érotique auquel il me proposait de figurer… Dès qu’il me vit, un rassurant clin d’œil me fit comprendre qu’il se portait comme un charme, qu’il m’attendait afin d’au plus vite régulariser sa délicate (risible) situation, pour dare-dare regagner le barreau où déjà de peu flatteuses interprétations circulaient sur son compte. Les plus extravagantes ayant trait avec des affaires de blanchiment d’argent, d’espionnage ! on ne prête qu’aux riches, rares parmi les collègues étaient ceux susceptibles d’oser s’avancer sur ce terrain mouvant du sexe, entre gens de robe une méfiance non pas naturelle mais professionnelle nous interdit l’emprunt de ce cheminement-là…

Nous voilà sur le chemin du retour, occupant ce compartiment n°14 de L’Arbalète où il y avait de cela soixante douze heures des faits non élucidés s’étaient déroulés ; les autorités viennoises m’avaient assuré qu’ils me tiendraient au courant de l’avancée de l’enquête, bizarre, s’étaient adressées à moi et non au premier concerné : l’ami Jean-Paul ! Peu de paroles furent échangées, à demi-mot tout avait été dit, pour parachever sa diversion et puisque seuls dans le compartiment, à haute voix il relut notre future plaidoirie, fréquemment s’arrêtait, puis selon mon assentiment poursuivait. Il paraissait guilleret, comme libéré de son ancienne obsession et sur ce plan-là ma proposition de voyage m’apparut opportune : plus question de Cathy, les dernières sensations, sexuelles apparemment, avaient rendu obsolètes ses suicidaires velléités… Dès lors je m’interrogeai sur les causes de ce subit changement, incapable toutefois d’imaginer ce qui s’était déroulé de suffisamment intense pour changer un homme déprimé en gaillard affranchi, avec délectation me proposai les hypothèses les plus farfelues… Je fus tiré de ma somnolence, moi qui ne dors jamais en train, puisque attentif aux défilements des paysages et des gens – sous le ciel de plus en plus sombre, s’allument de plus en plus de villages –, sans doute le ronronnement de son discours, ou me sembla-t-il son progressif déraillement contraria mes plans séquences par une bourrade suivie d’une demande – expresse – de l’accompagner au wagon-bar : « Tu en as besoin, tu me parais fatigué, et j’en suis la cause, un aller-retour en quarante-huit heures… C’est moi qui régale ! ». Lorsque nous pénétrâmes dans le wagon-restaurant, il pâlit, eut un mouvement de recul puis se raccrocha à mon épaule tout en me susurrant à l’oreille : « Là, cette blonde assise au bar, c’est elle, Maud ! »… J’eus beau suivre la direction indiquée par son index il n’y avait pas la moindre personne de sexe féminin, seuls deux hommes devisant face à leurs consommations. Jean-Paul s’aperçut de mon trouble, sa pression se fit insistante, il me répéta : « Je te dis que c’est Maud, assise là, celle qui a mené la sarabande, elle se les est tous tirés, moi j’avais payé pour seulement mater ! »… Malgré son raidissement, sa résistance, je l’entraînai jusqu’à la barre, le fis s’asseoir à proximité des consommateurs, alors que somnambulique encore conservait-il ses yeux fixés dans la direction où l’hypothétique Maud était placée. J’y commandai deux cafés cognacs, sortis mes cigarettes, allumai la sienne, la disposai entre ses lèvres brûlantes de fièvre puisqu’en balbutiant il poursuivit : « C’est-elle, Maud, cette pute qui… ! » L’absorption des boissons parut le calmer, j’en profitai pour lui faire concevoir l’absence de femmes dans le wagon-restaurant, cependant, loin de le rassurer cette constatation augmenta son trouble, puisque égaré il continuait à fixer ce fantasme que lui seul… Plus tard, alors que nous regagnions notre compartiment au niveau d’un soufflet il fut pris d’hallucination, se colla contre mon corps afin de laisser passer une personne qu’en sourdine il me dit être cette Maud… « Ne me dis pas que tu ne l’as pas vue… blonde platinée… quarantenaire… son boa… son fume-cigarette… sa jupe fendue libérant des cuisses tendues de soie noire… Ni entendue lorsqu’elle m’a déclaré : « Alors mon cher, remis de ses émotions… la prochaine séance c’est tout à l’heure, tu connais le code mon chou ! »…

L’hallucination est-elle contagieuse… Lorsque je suivis mon pauvre ami en direction de notre compartiment n°14, où si j’en jugeais son état mental avait dû se passer d’étranges choses, il était désert, seul sur une banquette un livre ouvert mais retourné, durant notre absence ayant dû être abandonné… L’illustration de sa couverture laissait apparaître, trait pour trait, cette Maud auparavant décrite par Jean-Paul : une quarantenaire, blonde, avec un boa et un fume-cigarette… d’affriolants dessous… puis ce titre en surimpression : « La madone était un mirage » ! N’était-ce pas ce même livre lu par mon pauvre ami alors s’emmerdant dans son compartiment, y ruminant ses sombres pensées avant sa crise de démence ? Sans hésitation je l’ai subtilisé, dans notre profession seules les pièces à conviction sont prises en compte, le reste n’est que la littérature… ou effets de manche…

 

Henri Cachau

 


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A propos du rédacteur

Henri Cachau

 

Henri Cachau vit et travaille à Rambouillet.

Peintre, sculpteur, poète, nouvelliste, fabuliste.

A participé à diverses expositions nationales et internationales.

Publie dans diverses revues, papier et 'net'.

Organise des ateliers, des expositions, des soirées poétiques et théâtrales.

En 2003 a publié un recueil de nouvelles intitulé : 'le quotidien des choses'.