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Eclair de chaleur

Ecrit par Philippe Leven , le Lundi, 14 Novembre 2011. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

Micro-nouvelle noire

 

Elle se retourna pour la première fois au bout du couloir. Aussitôt les deux hommes qui la suivaient baissèrent la tête d’un même mouvement. Ce vieux sentiment tiède et familier de déjà-vu l’assaillit brutalement, escorté de son flot brûlant de panique et de plaisir. Comme un jet violent de lumière rouge et de cris sur un enlacement odieux. Elle serra de ses doigts crispés le cuir de son sac à main, pendu à son épaule. Il ne fallait pas qu’elle s’affole, qu’elle laisse déferler en elle le flux des images, le poids de la mémoire, les spasmes de la hâte : ne rien laisser pénétrer qui ferait vaciller sa maîtrise d’une scène déjà vécue, mille fois rêvée, partie de l’ordre de son monde secret. Les vibrations légères du couloir roulant glissèrent le long de ses talons-aiguilles, sur la texture électrique de ses bas et comme une vrille jusque dans ses reins et son dos. Elle entendait les pas derrière elle, ponctuant le heurt brutal de ses tempes en feu et elle tenta une fois, une seule, de refouler au fond de ses prismes fous le récit des scènes qui allaient suivre. Mais elle en avait une perception trop aiguë et, peu à peu, les images s’installèrent, odieuses et intenses, dans leur étrange familiarité.

La Grange-au-mort

Ecrit par Philippe Leven , le Mercredi, 28 Septembre 2011. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

Micro-nouvelle


Georges n’aimait pas son métier. Le devoir quotidien de véhiculer et respirer les immondices de la Ville de Paris côté Est n’a rien de vraiment excitant pour l’esprit. Ni de très présentable socialement derrière les zincs du soir. Le comble de l’amertume pour Georges était d’avoir à partager ces tâches ignobles avec les inévitables « bougnoules » que comptent les services municipaux de voierie dans toute cité digne de ce nom. Georges en était devenu aigre et ombrageux, parasité par des haines dont il avait lui-même souvent honte. Il évoquait parfois avec un serrement de cœur la brève période où, sortant du service militaire, il avait tenté avec un copain de monter un petit troquet à Pantin. Mais l’autre buvait, Georges n’avait guère le sens de la gestion, et tout avait sombré avec la rudesse des rêves meurtris. Depuis, il fallait vivre, et le service de nettoiement le faisait vivre. Plus ou moins. Il ne s’habituait pas à sa misère et son caractère en subissait des altérations profondes. Mustapha et Diallo, son équipage de la benne à ordures 7452 N de la Ville de Paris, en faisaient les frais avec la philosophie résignée qui vient heureusement aux souffre-douleur.

Quand Georges arrêta son véhicule à la hauteur des écluses St Martin, quai de Jemmapes, comme chaque matin ouvrable, il savait que ses deux « bougnoules » avaient une minute pour collecter les poubelles du secteur.

The killing of a chinese cookie *

Ecrit par Philippe Leven , le Dimanche, 17 Juillet 2011. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers


Au fond, les longues enfilades de quais gris et roides, les lignes droites sans fin des hangars, cassées par les jets verticaux des grues, font du port du Havre la suite imperturbable de la ville... Ou l’inverse, on ne sait plus ; dans un univers d’angles droits tout angle en vaut un autre : 90°. Droites et béton armé. La seule chose qui soit armée ici c’est le béton. Le reste est mou, veule, dans les ventres et dans les têtes. A part « Little Bob Story », pensait François. Il aimait bien LBS, très texan, gras, un peu sale. Le ZZ Top havrais, l’honneur du Havre.

François n’avait pas envie d’être là. Surtout pas au bord de ce bassin glauque et écoeurant, derrière la centrale thermique du port. La fébrilité de tous ces chinois et vietnamiens avait quelque chose d’inhumain, entre névrose et mécanique grotesque. Le pire naissait du contraste entre le sentiment morbide que provoquait la gestuelle et la raison de leur présence ici : ils PECHAIENT ! En pleine nuit, frénétiques, tendus, gris plomb, parfaitement silencieux, ils sortaient de l’eau sale et chaude des turbines de l’usine des poissons brillants et frétillants, seul élément vivant dans ce monde de spectres. A un rythme incroyable. Sans plaisir, sans humour, un par minute, le temps de renvoyer leur fil dans l’eau, silhouettes blafardes dans la lueur des réverbères. Mais ce soir-là, une tension de plus flottait dans l’air.