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Le Garçon bleu – Histoire picturale, par Patrick Abraham

Ecrit par Patrick Abraham , le Lundi, 30 Octobre 2017. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

Donner une couleur aux garçons aimés est un passe-temps futile, poétique, peut-être maladif, mais qui en vaut un autre, je crois. Certains collectionnent les cartes postales de l’Afrique coloniale, les affiches publicitaires des années cinquante, les capsules de bière, les disques de Fréhel, ou consacrent le peu d’espace où nous parasitons ce globe à acquérir des appartements climatisés dans des pays où ils ne mettront jamais les pieds ou à bâtir une œuvre qui ne leur survivra pas quinze jours. Moi, j’ai plaisir à choisir ceux qui m’émeuvent selon la place où je les classerai dans la palette intime de mes dilections. Un été, dans le sud de la Malaisie puis à Java, un Garçon jaune ne m’a pas quitté. Personne ne m’a rendu plus heureux puis plus malheureux que lui. Il a disparu un matin, emportant quelques objets personnels auxquels je tenais beaucoup mais dont je n’ai pas regretté la perte. Il va sans dire que la couleur que je lui attribue est sans rapport avec celle de sa peau ou de ses yeux, ni avec des préférences vestimentaires – encore que, selon une analogie retorse, on pourrait quand même établir une relation.

Trois histoires échappées 1) Rue du Bac – Histoire orgueilleuse, par Patrick Abraham

Ecrit par Patrick Abraham , le Vendredi, 29 Septembre 2017. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Je le voyais souvent dans ce café-brasserie de la rue du Bac où il venait déjeuner presque chaque midi, en terrasse s’il faisait beau, à une table près de la porte des toilettes les jours de pluie ou de froidure hivernale. Ses livres n’étaient plus lus ni régulièrement réédités. Ses éditeurs l’oubliaient. D’autres modes, d’autres enjeux étaient apparus et ce qu’il avait aimé ou combattu, ce qui avait soulevé ses enthousiasmes ou déclenché ses colères n’était plus compris par personne. Je m’explique mal : il n’avait jamais été un écrivain d’idées. Ses emportements, ses enivrements – qui avaient emporté et enivré tant de lecteurs et surtout tant de lectrices trente-cinq ou quarante ans plus tôt – n’avaient eu de réalité et d’effet que par la force de son style – par ce qu’on nommait encore le style et qui était devenu aussi étranger à l’époque, je l’avais constaté, que l’ensemble de son œuvre ou les écrivains qui avaient nourri celle-ci. Je ne lui ai jamais parlé. Peut-être aurais-je dû le faire. Peut-être l’aveu de mon admiration et, je n’hésite pas à le dire, de mon amour pour lui eût-il rendu moins humiliante sa dérive vers la décrépitude physique et la honte sociale (oui : la honte de se survivre dans l’apparence d’un vieillard plutôt malpropre, quasi obèse et à demi aveugle, changeant rarement de chemise ou de costume et se lavant aussi rarement sans doute, engendrant à la terrasse ou dans le fond de ce café des ricanements ou des mimiques méprisantes chez les autres consommateurs).