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Articles taggés avec: Malgorzata Kobialka

Toutes les familles, Andrea Bajani

Ecrit par Malgorzata Kobialka , le Lundi, 12 Décembre 2016. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Italie, Roman, Gallimard

Toutes les familles, trad. italien Vincent Raynaud, 311 pages . Ecrivain(s): Andrea Bajani Edition: Gallimard

 

« Les temps survivants ne sont pas des temps enfouis, ce sont des temps enfouis juste sous nos pas, et qui resurgissent en faisant trébucher le cours de notre histoire. Dans ce trébuchement résonne encore étymologiquement le mot symptôme » (1) écrit Georges Didi-Huberman dans L’image survivante. Cette phrase pourrait en quelque sorte résumer le roman d’Andrea Bajani, Toutes les familles, où la mémoire de ce qui a été refoulé s’exprime d’une manière symptomatique dans la vie du narrateur. Et le symptôme secrète presque toujours la trace d’un autre, d’un fantôme secret souvent oublié de l’histoire.

Pietro est instituteur et son amie l’abandonne, leur relation s’est défaite peu à peu parce qu’ils n’ont pas réussi à faire un enfant. Le jour de son départ, elle lui laisse sur la table un petit mot disant que sa mère a appelé et que « Mario est mort ». Mais qui est Mario ? Il s’avère que c’est le grand-père de Pietro dont personne ne prononçait plus le nom depuis des années et qui n’avait pas le statut du grand-père : « Le père de ma mère était un homme auquel le temps avait soustrait même son visage. Je ne l’avais rencontré que quelques fois, puis il a disparu. Ce n’était pas assez pour mériter le nom de grand-père, mais son absence était trop encombrante pour qu’il ne soit qu’un monsieur passant par-là » (2).

La trama dell’invisibile. Sulle tracce di Antonio Tabucchi, Maria Cristina Mannocchi

Ecrit par Malgorzata Kobialka , le Mercredi, 12 Octobre 2016. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Italie, Essais

. Ecrivain(s): Maria Cristina Mannocchi

 

Maria Cristina Mannocchi, La trama dell’invisibile. Sulle tracce di Antonio Tabucchi (le titre en français : La trame de l’invisible. Sur les traces d’Antonio Tabucchi*) éd. Ensemble, Rome, juin 2016, p. 196

Ce livre n'est pas (encore) traduit en français


Antonio Tabucchi est un auteur particulier. Certains universitaires et directeurs de recherche ont remarqué que, contrairement à leurs autres étudiants, ceux qui écrivent sur Tabucchi, l’auteur italien est une partie intégrante de leur vie, comme un ami très proche, comme une philosophie, un engagement à la fois personnel, poétique et politique à défendre. S’agit-il d’une communauté de pensée, d’une reconnaissance, d’une “filiation” secrète ? Peut-être. Après la mort de l’écrivain survenue au printemps 2012, plusieurs lecteurs sont allés en “pèlerinages” sur ses traces, tels des parcours plus ou moins initiatiques et surtout littéraires, des voyages vers les jardins secrets des topographies poétiques d’Antonio Tabucchi. Mais il ne suffit pas de faire un déplacement géographique pour y arriver, il faut une certaine sensibilité, un état d’esprit.

Apocalypse time, par Malgorzata Kobialka

Ecrit par Malgorzata Kobialka , le Vendredi, 09 Septembre 2016. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

« – Ecoute, me dit la Vieille, ce n’est pas possible, tu ne peux pas vivre de deux côtés à la fois, du côté du rêve et du côté de la réalité, cela provoque des hallucinations, tu es comme un somnambule qui traverse le pays les bras tendus et tout ce que tu touches commence à faire partie de ton rêve… »

Obscure, sobre, orageux, dernier dimanche de juillet. Je suis en train de lire Requiem d’Antonio Tabucchi, un récit ou plutôt une hallucination à douze heures, 180 degrés du cadran à douze portes. Il ne s’agit pas d’un requiem pompeux mais d’un requiem sorti dans la rue, chantonné en accompagnement d’un petit harmonica, ou bien, d’un orgue de barbarie. Le récit se déroule… le dernier dimanche de juillet à Lisbonne…

L’après-midi, Jo et moi, nous flânons dans un Paris sobre et ténébreux, quelques musiciens à Paris-Plage « violonent » quelques misérables chansonnettes. Nous nous dirigeons vers un petit bar improvisé sur une plage artificielle en plein cœur de la ville aujourd’hui à moitié vide. Les gens se promènent d’un pas légèrement hésitant comme s’ils voulaient convaincre eux-mêmes que c’est vraiment l’été, et que le petit café de la « plage » déserte n’est pas tellement abandonné, que cet été n’est pas différent de tous les autres étés pétillants et ensoleillés. La serveuse arrive avec les bières : « Vous n’avez pas froid ? » demande-t-elle. « Si, mais quoi faire, je crains bien que l’on ne puisse pas vous demander de mettre le chauffage ».

Le printemps, Bruno Schulz

Ecrit par Malgorzata Kobialka , le Lundi, 20 Juin 2016. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Contes, Pays de l'Est

Le printemps, trad. polonais Thérèse Douchy (pour Denoël 1974), 128 pages, 2 € . Ecrivain(s): Bruno Schulz Edition: Folio (Gallimard)

 

Bruno Schulz : Le printemps ou l’alchimie du verbe.

« Voici l’histoire d’un printemps qui fut plus vrai, plus éblouissant et plus violent que les autres, qui avait tout simplement pris au sérieux, à la lettre son texte, ce manifeste inspiré, écrit avec un rouge de fête (…) » Ainsi commence Le printemps de Bruno Schulz, un de ces récits qu’on dépoussière à chaque printemps car il contient sa quintessence et une fraîcheur éternelle.

Son « printemps » est comme tissé d’une dentelle en chlorophylle, faite d’une faune et flore délicate et fragile. La sensibilité de son regard capte un merveilleux microcosme de la nature qui se transforme sous sa plume en poésie. « Les jardins s’ordonnent à l’intérieur de la coupe cristalline de l’horizon, la verdure du mois de mai mousse, bouillonne et déborde, les collines prennent la forme des nuages : ayant atteint le sommet, la beauté du monde s’envole pour entrer dans l’éternité ». Matisse écrivait que « le poète est comme le four à brûler le réel ».

Visages du métro, par Malgorzata Kobialka

Ecrit par Malgorzata Kobialka , le Lundi, 06 Juin 2016. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

La mort

Elle sauta dans le métro à la station Europe. Il était huit heures trente-trois du matin, les passagers, entassés les uns contre les autres, semblaient encore endormis. Elle avait le visage pâle, presque blafard. Se tenant près de la porte, elle commença à crier qu’il était mort cette nuit, que personne ne l’avait aidé, que nous pensions tous que les mendiants, ils venaient là pour demander des sous alors qu’ils étaient en danger, en danger bien plus réel qu’on ne le pensait, mais que tout le monde s’en foutait. Elle disait encore que personne ne les prenait au sérieux, et que lui, il était mort cette nuit, elle se trouvait là et elle avait tout vu. Elle l’avait vu mourir, elle avait vu la mort venir, et elle était restée là, sa mort à lui imprimée sur son visage à elle. Les gens la prenaient pour une folle, peut-être folle de douleur, mais folle. Elle était frappée de mort, elle portait dans son regard le feu d’un éblouissement incendiaire qui fait pâlir, qui fait perdre le sens de la raison. La déraison est une raison trépassée, une raison qui en a trop vu pour rester raisonnable. Elle était frappée par la déraison du trépas. Je savais qu’elle avait vu, qu’elle avait réellement vu. Moi aussi j’avais déjà vu. Puis brusquement le métro s’est arrêté, les portes se sont ouvertes et elle partit en courant. Les passagers arrachés soudainement au sommeil, s’assoupirent  de nouveau.