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Eloge du décollage

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Mardi, 31 Janvier 2012. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Quand commence le voyage ? En le rêvant, le préparant ? Pour moi, c’est dans le taxi qui m’emmène à l’aéroport. Après l’élaboration du rêve qui procède à l’idée même du voyage, et qui est abstraite, la réalité physique du voyage démarre dès que je ferme la portière de la voiture ; premier palier de déconnexion. Le périphérique, puis l’autoroute deviennent merveilleux, exotiques déjà.

On n’est plus tout à fait dans le vrai monde : des gens qui vont travailler, de la pluie et du quotidien.

A l’aéroport, on est « le passager », dans ce passage obligé de toutes ces tâches inévitables et invariables : second palier de déconnexion.

Mais le moment magique, celui pour lequel je serais prête à prendre n’importe quand un avion pour n’importe où, survient bien plus tard, après tout ce temps de patience et d’installation : le décollage.

Je me souviens de presque tous les décollages que j’ai faits. Je dis : presque, dans le seul souci de me donner une petite chance de crédibilité. Car cela paraît impossible, je sais ; et pourtant ils se condensent à chaque fois que j’y songe, tous souvenirs confondus, en un sentiment absolu aux multiples temporalités, dans lequel j’essaie de puiser, les jours où je reste désespérément à terre. Je m’imagine alors, calée dans mon siège près du hublot ; je ferme les yeux, je respire…

Si rien avait une forme, ce serait cela, Annie Le Brun

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Vendredi, 20 Janvier 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Poésie, Gallimard

Si rien avait une forme, ce serait cela, Gallimard 2010 . Ecrivain(s): Annie Le Brun Edition: Gallimard


Obscur objet du désir…


« Pour qu’il n’y ait pas d’erreur, je suis toujours au bord du monde, au cœur du vide. Je ne recommence rien. J’aggrave. Et je vais peut-être remonter très loin, puisque nous n’arrêtons pas de revenir de loin. Il n’y a de voyage qu’en deçà, en deçà des racines qu’on exhume de plus en plus pour nous ramener dans les bourbiers du ciel, en deçà des racines contrefaisant les chemins à prendre pour resserrer jusqu’à l’obscénité le nœud coulant de la légitimité. Attention, la vieille intendance est de retour, rafistolée avec de la sève plastifiée et des charretées de positif. Bref, de l’immémorial pour bétaillères à rosiers rampants.

Est-ce d’ici ou de là que je suis partie ? Qu’importe. Ce n’est surtout pas à recommencer. Personne n’a jamais encore rattrapé la merveille intempestive de ce qui vit. Elle fait flèche de tout bois, elle fait cœur de tout sang, elle fait feu de tout être. Et si personne ne m’attend à l’arrivée, il y aura toujours mon ombre pour dire Non ».

Invisible, Paul Auster

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Jeudi, 22 Décembre 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, USA, Actes Sud

Invisible, mars 2010, 294 p. 22,50 € . Ecrivain(s): Paul Auster Edition: Actes Sud

« Arrive-t-il souvent qu’on entre dans un bar, qu’on y tombe sur un homme qu’on n’a rencontré qu’une seule fois et qu’on en ressorte avec une chance de lancer un magazine – spécialement quand le on en question est un rien du tout de vingt ans qui a encore à faire ses preuves sur tous les fronts ? »

Le roman est posé. Et les fils tendus. Une sorte de roman d’initiation, qui fait jouer le hasard, comme toujours chez Paul Auster, mais avec l’idée d’épreuve, au sens de défi et au sens d’inachevé : Invisible se lit en myope, obligé que l’on est de suivre idée après idée la progression du récit, sans pouvoir ni prendre distance ni se projeter une phrase plus loin. L’écriture colle à l’histoire dans une densité qui ne laisse aucune place à l’imagination créatrice du lecteur, phagocytée, et pour son plus grand plaisir, par l’auteur – d’anticiper ni même de comprendre exactement s’il se trouve dans un vrai roman ou dans un jeu d’écriture vertigineux. Les deux sans doute.

Un écrivain inconnu demande à un autre écrivain, connu, ami de jeunesse, perdu de vue, de lire et de faire publier le récit de sa vie. Il s’avoue très malade, et ses jours sont comptés. C’est son histoire qu’on lit dans un premier temps, puis l’histoire de cette histoire aujourd’hui. Ce sont les personnages que nous suivons alors, et pour quelques-uns aujourd’hui encore. Mais le départ en est le manuscrit « original », retranscrit scrupuleusement, sans filet, où le crime est omniprésent : subi ou souhaité, meurtre, inceste ; le cocktail est délirant.

Comic Boulevard

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Jeudi, 01 Décembre 2011. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

Nouvelle

 

Il avait donné rendez-vous à sa maîtresse au bar de cet hôtel, pour un ultime tête à tête, mais son épouse avait court-circuité leur rencontre et s’était interposée sans prévenir. Coup de théâtre, arrangé ou fortuit, l’amante ne sut que penser. Ce coup était de toute évidence malsain. Alors elle se leva et, abandonnant le couple légitime à son propre piège, s’extirpa de ce plan de dupes.

Dehors il commençait de pleuvoir. C’était la fin de l’automne, et l’après-midi se précipitait dans la nuit. Comme son histoire d’amour.

Avait-il réellement convoqué sa femme pour avoir le courage de rompre avec sa maîtresse, en faisant ainsi allégeance à sa moitié ? Ou était-ce elle, qui l’avait suivi et s’était imposée entre eux ? Ce qui est sûr, c’est que leur liaison avait éclaté au grand jour depuis quelque temps déjà ; l’épouse ayant surpris leur conversation téléphonique alors même qu’il s’apprêtait à rejoindre celle qu’il aimait pour une nuit à Ravello. Depuis il demeurait bloqué dans une impasse, terrifié à l’idée de tout perdre : sa maîtresse, ou son mariage (sa femme était prête à faire un scandale) ; l’immobilité le faisant plutôt pencher du côté du confort social. Schéma vénal classique. Cependant l’amante ne pouvait y croire. Elle l’aimait.

La sensualité des âmes désespérées

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Jeudi, 13 Octobre 2011. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

 

C’est un dimanche. Cela suffirait pour être triste.

Mais c’est un dimanche ensoleillé. Et c’est pourquoi l’on se sent si vide. Quelque chose ne colle pas : le soleil et la tristesse mêlés s’annulent, et ne reste que le néant.

Mais un dimanche de vacances en Italie : et tout change. C’est ce qu’on imagine, du moins.


Line s’est retirée dans un coin tranquille du jardin, sous les arbres, et elle écrit :


Fiesole, le 20 août


Amore mio,

Où es-tu parti ? Si loin, si vite, que je n’ai pas eu le temps de t’embrasser une dernière fois. N’importe où je suis, tu es avec moi et le seras toujours, tu me l’as promis. Et c’est ma seule consolation.