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Articles taggés avec: Kamel Daoud

Chronique anachronique, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 01 Septembre 2015. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Jour huit. La fin du monde est un appel à la prière. Le soleil est une routine. Il fait chaud dans la tête qui sert d’encrier à des palmiers. Une route passe, long bras jeté sur une colline. Un homme vend des fruits avec des yeux de mort. Une femme se hâte parce que les yeux ont des dents et la rue est un traquenard unijambiste. Que faire ? Tuer le temps. Une étrange illusion.

Le temps est un animal sourd et muet qui a la peau du monde, pas une ride et des chiffres en zébrure comme un tigre mou qui mange des levers de soleils pour se nourrir. Il s’allonge ou se rétrécit. Il est blanc avec des côtes d’ivoire. Il est. Et on glisse dedans.

Dans le mythe, le temps est la baleine qui a accouché du monde. Des milliards marchent en rond dans son vaste poumon et élèvent des stèles et célèbrent des feux et des cultures. A peine si les mystiques soupçonnent un océan en collant l’oreille au larynx du poisson. Le temps ne peut pas être tué, il s’enroule, s’enroule puis se détend comme un geyser et s’affaisse comme un épiderme qui n’a pas choisi un règne. Il est le centième nom d’Allah, prononcé dans un tic-tac ample. Il est l’horloge mais aussi la gare, la lettre pliée, la ride qui sert d’horizon au décompte, l’usure et la solution. Il est l’angoisse.

Le ciel de Lisbonne, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Lundi, 17 Août 2015. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Le ciel de Lisbonne est la mer ininterrompue. Vaste avec ses avions et ses plages. L’air est chaud sur les murs ouverts vers le fleuve Tage. Le corps est un banc public, assis face à une perspective de verdures et d’arbres qui ont la généalogie de l’humanité entière, tellement ils sont hauts. Le monde est beau, une œuvre d’art juchée sur la pointe d’une épingle. Puis, soudain, le bruit de vaisselle cassée dans la tête : l’actualité algérienne. Laquelle ? Celle de ce rat qu’on a fait parler dans une radio et qui a appelé à ma mort, encore, et à l’ouverture d’une ambassade de Daech, ici, chez nous.

Le pire n’est pas le rat cependant, mais la peste, la lâcheté. Car l’idée, la tentation était d’écrire une chronique avec un insultant. Contre ceux qui laissent faire ce rat, le laissent parler et dire. Car, si l’on se souvient bien, on a fermé une TV l’année dernière parce qu’elle a osé le crime de lèse-majesté contre Bouteflika, on a menacé une autre pour une émission satirique insolente, on a viré des journalistes du service public pour délit d’insoumission, on a exilé Abdellah Benaouda aux USA pour avoir demandé, dans une TV proche du Cercle, des chiffres sur le chèque « We are the world » version 4ème mandat, mais ici, on ne dit rien ou si peu ou pas avec la même vigueur ni avec la même sévérité.

Le rêve monstrueux d’une Algérie sans jambes, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Jeudi, 09 Juillet 2015. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Les jambes de l’Algérie. Histoire de nos présents. D’un côté, un recteur d’Alger, devenu ministre de nos talibanisations en marche, soutient son agent de sécurité qui soutient les talibans contre les jupes courtes. La jupe courte est mal vue pour le nouveau ministre. C’est la source des séismes selon les salafistes, du mal selon les oisives, des sécheresses selon les passants et des fins de monde selon les Algériens qui tournent en rond.

De l’autre côté, la France, pays qui a trouvé son séisme sans bouger les fesses : une étudiante est chassée pour cause de jupe longue. Un journal fictif a même proposé d’échanger les deux femmes pour régler les problèmes.

Dans le reste du monde, la campagne d’Algériennes sur « mes jambes ne sont pas un crime », avec photos de jambes d’Algériennes, a fait le tour du monde. On a parlé de l’Algérie à partir des pieds, pas des mains. Au lieu de briller par la lumière, le pays brille par ses fanatismes. Mais la métaphore n’est pas épuisée : on a un Président assis, qui ne se lève pas et dont les jambes ne fonctionnent pas. Cela est arrivé à l’Amérique le siècle passé mais l’Amérique a gagné, pas nous. Jambes mortes, contre jambes nues. Les premières ne dérangent pas le ministre de l’Enseignement supérieur. Les jambes nues, si. Et l’agent de sécurité ?

Manger, bouger, Alger, danger, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 30 Juin 2015. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Comme des processions obscures, pour des religions de dévorations : de longues files de gens qui, soudain, à l’heure de l’aube noire, dans l’arrière-pays, se lèvent, murmurent avec colère, se rassemblent, se mettent les uns derrière les autres, cherchent leurs chaussures puis une tête, puis s’ébranlent vers Alger. Point lointain de l’horizon qui donne à manger et mange le pays. Ville des négociations depuis les antiquités, butin, femme, prostituée, victime de viol ou de rapt, ayant épousé tour à tour un vieux soldat romain, deux frères ottomans flibustiers, suicidée, forcée à s’allier avec le français puis offerte en lien de sang avec le sang des martyrs puis cloîtrée, enfermée, prise, violée encore par les colonels de l’époque.

Ville qui tourne le dos au pays et qui le surveille à la fois. Donc au matin, l’aube est une semelle et l’heure est un chemin. La procession marche, grossit, devient obscure et forte, et lentement s’écoule de la montagne vers la plaine et de la plaine vers Alger. Et c’est là qu’elle est généralement stoppée, endiguée : on finit par en déléguer quelques-uns, les mettre dans les voitures ou des chariots, les mener vers le Bureau d’Alger et négocier Alger avec eux. La procession se disperse, se désagrège, s’émiette puis s’évapore : les gens rentrent chez eux. Alger leur a promis du pain, encore plus de semoule, de l’argent, des terres ou des postes. Jusqu’au prochain cycle. Cela dure depuis toujours ces noces alimentaires entre Alger et le reste du pays. De plus en plus.

A Hanoï, un Algérien avec des sandales de caoutchouc par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 23 Juin 2015. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

11 heures de vol, dans un cheval d’élan et de fer, luttant contre la nuit et la fin de la terre dans le ciel, pour arriver au Vietnam et à ce moment exact de la vie : les pieds dans l’eau de pluie de Hanoï, chaude, le vêtement mouillé, le corps enfin libre, calmé, serein, ouvert au monde comme une paume, la plante des pieds dans les sandales en caoutchouc, le regard apaisé. La ville est étonnante : mille et une motos traversent la rue et votre tête à chaque minute.

Désordre fou qui ne se conclut pas par la collusion : ici la moto est le descendant du vélo communiste et les gens conduisent en réussissant, dans le chaos, l’art de la fluidité. La moto permet de circuler entre les piétons, dans les ruelles étroites et cela ne coûte pas cher. Du coup, des scènes invraisemblables : des familles entières entassées dans le bicycle avec l’enfant absolument serein, comme s’il avait le visage collé sur une vitre de voiture.