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Articles taggés avec: Kamel Daoud

La Méditerranée : entre mer Rouge et mer Morte, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 28 Juin 2016. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

L’actualité est terriblement mythologique : « comment traverser la mer ? ». Si on le fait seul, cela s’appelle un clandestin, un immigré, un noyé, un pêcheur, un pécheur. Si on le fait avec un peuple, cela s’appelle l’exode ou le récit biblique. Cela fonde une religion, un peuple. Si on le fait en groupe, cela s’appelle un flux, un boat people, une fuite. La mer, mais pas toute la mer : il faut qu’elle soit rouge ou blanche. La Méditerranée : berceau et tombeau. Siège des Dieux ou des midis parfaits. Lieu de l’homme ou du surhomme. Souvenir d’une conférence à Avignon, sur la Méditerranée à repeupler ; étrange sensation à écouter les autres parler d’un souvenir (la Méditerranée des Grecs), alors que je pensais à un présent (la mer des réfugiés ou des migrants) : on ne vit pas la mer de la même façon, vue par un touriste ou par un homme du Sud. Pour l’un, elle est ouverture, infinie, exotisme, prémisse, première marche, entame et prologue, plaisir, possibilité d’île ou suspension du temps. Pour l’autre, elle est mur, obstacle, elle est en dents, compte à rebours et non pas temps suspendu.

Dérives sur un bien-vacant, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 07 Juin 2016. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Cher Antoine. Ou Claude. Ou Alex. Nicolas. Ou Astérix. Ou De Gaulle. J’ai longtemps hésité à t’écrire et cette longue lettre traîne depuis des années dans ma tête comme un cerf-volant épuisé et rabattu entre les parenthèses de deux vents. Comme ces écrivains scrupuleux et obsédés par l’exactitude qui naissent dans ton pays pour en inventorier les nuances, j’en écris souvent des feuillets entiers, virtuellement, avant de les froisser et de continuer ma vie, sans songer à Toi. D’abord, parce que je répugnais à l’effort et ensuite, parce que j’ai lentement compris que cet effort n’était pas une fainéantise qui devait me culpabiliser, mais une raison tout à fait objective : certes nous parlons tous deux le français, mais nous ne partageons pas la même langue. Ou peut-être que nous la partageons, mais pas équitablement : A toi, on t’a donné la langue, la terre qui va avec, une bonne partie de l’Histoire et beaucoup de livres pour le prouver.

A moi, il a échu une langue ni morte ni vivante, ravagée par des trous insonores, des approximations, des particularismes insulaires et une grande dose de solitude due au piège de l’Histoire dont vous avez pris les archives en nous laissant les cimetières.

Une bouche à mourir, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 24 Mai 2016. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

« Une bouche peut-elle manger son homme ? Oui. Ça m’arrive. Ma bouche se réveille avant moi, chaque matin et c’est elle qui commence la journée et je ne fais que suivre, comme une conjugaison. Elle lit les journaux, déboulonne quelques stèles, remonte le temps jusqu’à la montre de poche de Messali, redescend vers l’après-pétrole puis s’installe au-dessus de ma tête et commence à écrire. J’essaye. J’essaye pourtant de la fermer. De la remplir. De la raisonner en lui disant que cela ne sert à rien. La langue, c’est fait pour goûter, pas pour dégoûter, mais elle ne m’entend pas. Je le lui ai dit : ne joue pas avec le reste de ma tête ! Que deviendras-tu le jour où on me coupera la langue ou qu’on me donne un gros mouton que je ne pourrais manger en entier qu’à la fin de ma vie ? De quoi vivras-tu ? De bouffer de l’air ? Et là, elle fait semblant de ne pas m’entendre et continue. Continue de parler, toute seule, comme un livre qui refuse d’avoir une dernière page. Et elle refait tout : le monde, la politique, ses hommes, le pays. Elle critique tout comme un acide piéton. S’attaque à tous et cherche, avec le bout de sa langue, ces petits êtres difformes qui nous fabriquent des levers de soleil en nous répétant que c’est cela l’indépendance.

Assia Djebbar peut encore vivre si on le veut, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 03 Mai 2016. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Chouyoukhs contre écrivains. Imams contre livres. Fatwas contre fictions. La fin du monde contre le monde. La mort contre le conte.

Le pays a choisi, un peu, parfois, souvent. D’un côté les écrivains, chassés parfois, morts tellement de fois, exilés, forcés, réduits ou transformés en caricatures d’eux-mêmes ; de l’autre la montée triomphante et dopée de ces armées de « Savants » qui tuent le monde par la langue, salissent la vie et transforment une religion en sexologie de malades.

D’un côté l’écriture qui cherche du sens sans tuer l’homme, restitue la dignité, l’énigme ou la gravité, de l’autre ceux qui veulent tuer la femme, la liberté, la promenade et le corps et le sens. Le pays, entre le gouffre et le roman, le rite et la rature, un livre et tous les autres livres. Question de fond : le pays a-t-il besoin de ses écrivains ? Presque pas.

A quoi sert un écrivain dans un pays où la fiction n’est pas tolérée ? Où la fiction est sommée ou soupçonnée ? Où l’imaginaire n’est pas un droit mais le diable ?

Journal d’un dernier francophone imaginaire, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 05 Avril 2016. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

« Je voulais te parler, cher Astérix, de ta langue et t’expliquer qu’elle a une histoire clandestine que tu ne connais pas, et des enfants nègres, mais je ne peux pas le faire sans parler de moi et de ce que j’ai découvert lorsque tu es parti avant ma naissance, en me laissant une poignée de lettres dans la bouche et un tas de livres et de cimetières. On parle souvent de ta langue chez nous, mais les gens qui la parlent sont de plus en plus rares. Comme les vignobles qui s’agrippent après le départ des Français. Ils meurent, se dispersent, s’en vont. Un de mes amis me dit un jour qu’ils ont sur le visage le générique de fin de film. Le problème et le drame c’est que, comme moi, ils n’y ont même pas joué. On les reconnaît facilement à la façon qu’ont leurs lèvres de rester serrées sur les mots : on dirait des nageurs las, qui gardent leur bouche juste à la ligne de flottaison, au-dessus d’eaux étrangères. Ou à leur manière de promener leurs bulles individuelles comme les autres promènent leurs turbans cachés. On sent le francophone chez nous de très loin et, cette odeur, mon Dieu, que de fois j’ai essayé de la cacher ! Les mots, Cher De Gaulle, ont une odeur je te le jure. Parfois des parfums, mais rarement. Chez nous, on sent le francophone. C’est tout.