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Le jardin de maman Emma

Ecrit par Jean Bogdelin , le Samedi, 14 Mars 2015. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Maman Emma ? Je devrais plutôt dire grand’ tante, mais j’ai perdu ma mère en venant au monde, et c’est elle qui m’a élevé. Elle était déjà à ce moment-là veuve sans enfant depuis longtemps. Elle me parlait souvent de grand-oncle Gustave que je n’ai pas connu. Parfois les larmes lui venaient, lorsqu’elle regardait, en me racontant certaines anecdotes, les deux mirabelliers visibles de la fenêtre de sa chambre, lorsqu’ils étaient en fleurs et plus encore quand les branches ployaient sous le poids des fruits.

– Celui de droite, disait-elle, c’est Gustave qui l’avait planté, puis lorsqu’il était tombé malade, il s’était dépêché de planter l’autre, exprès pour moi. De peur de ne pas voir avec le temps qui lui était désormais compté s’entrelacer leurs branches, il m’avait plantée vraiment près de lui. Il guettait ensuite l’enchevêtrement que ça allait faire. Quel résultat ! On ne savait plus à certains endroits à quel arbre appartenaient les fleurs comme les fruits.

Je me rappelle, tout jeune, l’avoir interrogée un été où toute la famille était réunie dans le jardin : Et les racines aussi, maman Emma ? Elle m’a pris dans ses bras, et j’ai senti l’étreinte si forte que j’ai poussé un petit cri. Chut ! implorait-elle le doigt sur la bouche, sous le regard des autres. J’ai compris cet été-là qu’ils n’étaient pas dans la confidence. Gustave, me chuchotait-elle, quel bonheur ça lui aurait fait de t’entendre ainsi.

Soumission, livre-manifeste

Ecrit par Jean Bogdelin , le Mercredi, 18 Février 2015. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Soumission repose sur une vision pessimiste d’un Occident arrivé à son déclin, menacé d’être submergé par l’ampleur des vagues successives de populations immigrées, principalement musulmanes.

Pour Michel Houellebecq la situation est suffisamment préoccupante pour qu’il tire sans plus attendre la sonnette d’alarme sur cette « colonisation musulmane » (p.68), et « les Indigènes européens » applaudissent, mouvance identitaire essaimée dans toute l’Europe du nord au sud, et d’est en ouest. La toile de fond du roman est là, et elle constitue le sujet principal. Les personnages évoluent devant un faire-valoir. Il y a bien un narrateur, mais c’est pour éviter à l’auteur de rédiger un manifeste de résistance à l’islamisation. Cette esquive lui permet d’écrire un roman de politique-fiction à la portée de tous, d’autant que nombre de personnages sont réels, comme Bayrou ou Pujadas. Le message du livre est bien clair : nous allons vers la prise du pouvoir politique par un parti musulman si nous ne lui opposons dès maintenant une résistance adéquate.

Soumission, ou le mauvais rêve de Houellebecq

Ecrit par Jean Bogdelin , le Lundi, 02 Février 2015. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

I / La Présidentielle 2022

Il y a dans Soumission un remarquable plaidoyer en faveur de Cassandre, jamais prise au sérieux, malgré la justesse de ses prédictions, qui se réalisent toujours, rappelons-le, de manière souvent précise et saisissante tel l’épisode du Cheval de Troie rapporté par Homère. Référence évoquée par le narrateur, professeur d’université, spécialiste de Joris-Karl Huysmans, auteur d’En route, livre-manifeste du Mouvement Décadent de la fin du XIXe siècle, dont Houellebecq cite en exergue un large passage chargé de mysticisme, annonciateur de conversion, catholique en l’occurrence « … j’ai le cœur racorni et fumé par les noces, je ne suis bon à rien ». La religiosité ainsi installée va insidieusement instiller une incroyable dose de crédibilité à la conquête de l’Elysée par la Fraternité Musulmane, de laquelle sourd justement une autre religiosité, devenue irrésistible avec la faillite du quinquennat précédent, au point de fausser l’élection présidentielle de 2022, dans le climat délétère « d’un Occident qui se termine ».

Soumission est un roman d’anticipation qui débute entre les deux tours de la présidentielle, et c’est la Fraternité Musulmane qui va affronter au deuxième tour le Front National, largement arrivé en tête après effondrement du binôme traditionnel formé par les deux partis dits de gouvernement, PS et UMP, qui assuraient jusque-là l’alternance politique.

L’ornière d’origine (2/2) - A propos de "Tempête" de J. M. G. Le Clézio

Ecrit par Jean Bogdelin , le Jeudi, 11 Septembre 2014. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

A propos de Tempête, Deux novellas, de J.M.G. Le Clézio, Collection Blanche, Gallimard, mars 2014, 240 pages, 19,50 €

 

L’ornière d’origine (2ème partie)

 

Si on conçoit Tempête comme la face d’une médaille, la seconde nouvelle du recueil la complète en magnifique revers. Elle s’intitule abruptement Une femme sans identité, car l’abandon originel affecte les deux versants, paternel et maternel. C’est l’écho amplifié de la première nouvelle, un vrai cataclysme identitaire sur fond de guerre tribale, et  bruit de la mer.

L’ornière d’origine (1ère partie) - A propos de "Tempête" de J. M. G. Le Clézio

Ecrit par Jean Bogdelin , le Mercredi, 03 Septembre 2014. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

A propos de Tempête, Deux novellas, de J.M.G. Le Clézio, Collection Blanche, Gallimard, mars 2014, 240 pages, 19,50 €

 

L’ornière d’origine (1ère partie)

 

La vie semble parfois toute tracée par les circonstances de la naissance, notamment lorsque l’abandon paternel, ou pire encore maternel, entraîne de graves troubles identitaires. Vous pouvez être à la dérive, cherchant continuellement vos racines, puis vous vous décidez irrésistiblement au bout du compte à retourner sur les lieux qui vous ont vu naître afin d’y rencontrer, pensez-vous, la vérité primordiale. C’est ainsi que les différents narrateurs des deux longues nouvelles de Tempête de J.M.G. Le Clézio souffrent de « cet atavisme qui rejette les humains vers l’ornière d’origine, immanquablement ». Inclination dangereuse qui finit parfois mal.