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Articles taggés avec: Godefroy Cyrille

Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Lundi, 16 Mars 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom, Le Livre de Poche, 2010, 512 pages, 8,30 €

À la lumière de la rétrospectivité, eût-il fallu purger Nietzsche de sa névrose et javelliser son désespoir ? Au regard de la densité de son œuvre, sans doute pas. Au regard de sa santé mentale et de son agonie démente et mutique longue de dix ans, assurément oui.

Novembre 1882, Friedrich Nietzsche (1844-1899) est un homme seul, effroyablement seul, retranché, accablé de migraines atroces et autres maux physiologiques. Son double littéraire Zarathoustra dragonne son esprit. Tandis que le public la boude superbement, ses pairs décrient sa philosophie iconoclaste, délestée d’académisme, dispensée à coups de marteau, teintée de lyrisme poétique et prophétique. Sa rupture avec Lou Von Salomé est consommée, à l’inverse de leur liaison, demeurée chaste. Un baiser sur le sentier du Sacro Monte au-dessus du lac d’Orta et la belle sylphide de 21 ans s’est rétractée dans sa coquille, renâclant vigoureusement à tout ébat sensuel et déclinant la demande en mariage du moustachu exalté. Ébranlé par ce camouflet, Nietzsche touche le fond. Il considérait Lou comme une âme-sœur et se sent littéralement trahi. Il déverse son affliction dans des brouillons de lettres venimeuses dont l’inélégance inhabituelle transpire l’amertume :

Monologues de l'attente – Hélène Bonnaud (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Jeudi, 27 Février 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Jean-Claude Lattès

Monologues de l'attente – Hélène Bonnaud novembre 2019 – 176 pages – 18 euros Edition: Jean-Claude Lattès


Sept personnages se dévoilent durant ce moment particulier de l'existence, ce moment où le temps, suspendu, ne coule plus, ce moment où entre en nous autre chose que des bruits courants ou des velléités utilitaristes, ce moment où l'ennui fore dans la psyché, y révélant parfois des gisements de désir ou des sources cicatricielles : l'attente.

En l'occurrence, Hélène Bonnaud se penche sur l'attente précédant la séance de psychanalyse, terme ayant revêtu depuis sa naissance il y a plus d'un siècle une aura particulière, un peu solennelle et ronflante, parfois aussi sujet à d'épaisses badineries. In fine, cette exploration du sujet découle d'un souci élémentaire de se connaître soi-même, prescription de la sagesse antique relayée par Socrate et sa maïeutique, puis par Montaigne qui indique que « tout homme porte en lui la forme entière de l'humaine condition. » Se connaître un peu mieux, se découvrir, affleurer ses fragilités et ses fêlures, identifier les ressorts qui nous animent en profondeur, et surtout approcher le farouche inconscient, concept nouveau depuis Socrate et Montaigne, et que Lacan définit ainsi : « L'inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c'est le chapitre censuré. »

L'étranger, Albert Camus (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mardi, 04 Février 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Roman

L'étranger, Albert Camus, 191 pages – 6,30 euros Edition: Folio (Gallimard)

 

En aplomb de ce roman publié en 1942, la mort plane, embusquée, discrète, comme ces linges légèrement humides flottant au vent à l'écart des maisons. Dès la première page avec le décès d'une mère, en plein cœur du récit avec le meurtre d'un inconnu, enfin à l'ultime page avec l'exécution du meurtrier. Pour le reste, il n'est question que d'un homme, Meursault, personnage relativement ordinaire, falot, sans qualités, d'une équanimité parfois exaspérante. Un homme qui s'efface, qui endure sans mot dire la souveraineté de la réalité et subit le poids de la bienséance collective scandée par une insigne tartufferie. Un homme engrené dans la toile de l'existence et les rets de ses aléas, accablé par le cagnard et la lumière algériens, asservi aux humeurs incommodes de son patron, submergé par le besoin de conformité de sa petite amie qui le presse au mariage... Un homme prenant la vie comme elle vient et qui, d'une certaine manière, a lâché prise face à l'incontrôlabilité de l'existence. Pour quelle raison ? Par tempérament, ou simplement par sensibilité aiguë à la relativité, à l'inanité, à l'absurdité de l'acte humain. Absurdité élevée à son comble lorsqu'un de ses voisins tabasse sans relâche son chien puis le pleure sans consolation possible une fois ledit chien enfui.

En compagnie de Samuel Beckett, Collectif (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mardi, 28 Janvier 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais

En compagnie de Samuel Beckett, Collectif, Éditions Passage(s), décembre 2019, textes réunis par Lois Oppenheim, Édition bilingue, trad. anglais Geneviève Chevalier, 454 pages, 25 €

 

Ce recueil de témoignages se déclinant sous diverses formes (lettre, critique, entretien, micro-essai, souvenir, poème…) s’adresserait a priori plutôt à des connaisseurs de Beckett souhaitant poursuivre leur exploration de l’écrivain qui se tenait à l’écart du bruit et à l’aguet du silence. Pour qui veut découvrir Beckett de A à Z, de son état dépressif à l’approche de la trentaine à son agression au couteau par un zouave aviné en passant par sa participation à la résistance dans le Paris occupé du début des années 40, de Watt à Winnie en passant par Molloy, il paraît plus opportun de se reporter à la biographie très complète et passionnante que lui a consacrée James Knowlson.

En compagnie de Samuel Beckett : le titre de ce spicilège dont l’édition bilingue illustre pertinemment l’écriture de Beckett, tour à tour française et anglaise, ne manque ni d’ambition ni de magnétisme.

Joséphine, la cantatrice, Ou le peuple des souris, Franz Kafka (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mardi, 21 Janvier 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Joséphine, la cantatrice, Ou le peuple des souris, Franz Kafka, Payot & Rivages, octobre 2019, 96 pages, 6,90 €

 

Quelques mois avant sa mort, alors que la tuberculose ronge inexorablement son corps, Franz Kafka (1883-1924) écrit son dernier texte, Joséphine, la cantatrice ou le peuple des souris : « Notre chanteuse s’appelle Joséphine. Qui ne l’a pas entendue ignore le pouvoir du chant ». L’incipit affleure d’emblée le thème central de cette nouvelle, à savoir le statut de l’artiste et le rayonnement de son art au sein de la société.

Le narrateur, une souris, évoque le génie de sa congénère Joséphine dont le chant s’apparente à une émanation à la fois prodigieuse et ordinaire. Tellement ordinaire que ce chant ressemble à un simple sifflement, réalisable par n’importe quel quidam. Toutefois, ce sifflement recèle une grâce, une pureté dont est dépourvu un sifflement ordinaire, et génère une émotion sans commune mesure avec les ressentis usuels. Le chant de Joséphine concourrait même à supporter la platitude, la répétitivité et les calamités de l’existence : « Son chant est censé nous sauver d’une grave situation politique ou économique, rien de moins, et s’il ne chasse pas le malheur, au moins nous donne-t-il la force de le supporter ».