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Articles taggés avec: Caminade Emmanuelle

Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mercredi, 31 Août 2016. , dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Roman, Quidam Editeur

Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon, Quidam éditeur, septembre 2016, 144 pages, 15 € . Ecrivain(s): Julien d’Abrigeon Edition: Quidam Editeur

 

Sombre aux abords est un roman sombre et étoilé aux multiples résonances cinématographiques et photographiques, musicales ou littéraires… transcendées par une langue poétique dynamique que Julien d’Abrigeon, adepte de la poésie-action pratiquant une poésie très sonore et visuelle, s’emploie à travailler pour notre plus grand plaisir. C’est un roman nourri de « citations et d’allusions » dont l’auteur (qui consacra un mémoire universitaire à Jean-Luc Godard, ce cinéaste-écrivain virtuose du découpage/collage) ne se cache pas, semblant conscient que toute création, toute écriture s’amorce et s’enflamme aux étincelles d’autres œuvres, et jouant sur les ajouts comme sur les détournements et les silences pour « embrayer vers de nouveaux sens ». Et peu importe que le lecteur ne saisisse pas forcément toutes ces références car il restera toujours suffisamment d’échos plus ou moins diffus pour façonner, même inconsciemment, sa lecture.

Une structure solide directement empruntée aux cinq pistes que comportent les deux faces de l’album rock Darkness on the edge of the town – et en reprenant  avec une certaine liberté les titres et les canevas – équilibre cet ouvrage fragmenté en dix chants se voulant d’abord un hommage à l’œuvre de Bruce Springsteen.

Petit pays, Gaël Faye

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mercredi, 24 Août 2016. , dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Roman, Grasset

Petit pays, août 2016, 220 pages, 18 € . Ecrivain(s): Gaël Faye Edition: Grasset

Ce « petit pays » c’est le Burundi, petit état niché au cœur de l’Afrique des grands lacs, au sud de son voisin le Rwanda – dont le nom nous est plus connu depuis l’horrible génocide de 1994 – et à l’est de l’ex-Zaïre devenu RDC, sur l’autre rive du lac Tanganyika. Et pour Gaël Faye, Franco-Rwandais y ayant grandi avant de devoir s’exiler en France à l’âge de treize ans en raison de ce conflit ethnique sans fin opposant là encore Tutsis et Hutus, c’est d’abord le pays de son enfance ; celui du bonheur. D’un bonheur simple peu à peu rattrapé par la dure réalité d’une guerre civile, de ce bonheur qu’auraient tant voulu conserver aussi tous ces réfugiés et ces migrants fuyant l’enfer. C’est un pays enfoui qu’il habite viscéralement, qui fait partie de son identité, un monde disparu dont les medias n’ont jamais pu rendre compte et qui ne peut resurgir que par l’écriture, car seule la poésie peut approcher la vérité du monde :

« L’opinion française pensera qu’ils ont fui l’enfer pour trouver l’Eldorado. Foutaises ! On ne dira rien du pays en eux. La poésie n’est pas de l’information. Pourtant, c’est la seule chose qu’un être humain retiendra de son passage sur terre. Je détourne le regard de ces images, elles disent le réel, pas la vérité. Ces enfants l’écriront peut-être un jour », commente ainsi son héros narrateur face à « une chaîne d’info en continu » diffusant « des images d’êtres humains fuyant la guerre », accostant sur le sol européen dans leurs embarcations de fortune.

Légende, Sylvain Prudhomme

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mercredi, 17 Août 2016. , dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Roman, Gallimard

Légende, août 2016, 304 pages, 20 € . Ecrivain(s): Sylvain Prudhomme Edition: Gallimard

 

Il y a toujours chez Sylvain Prudhomme une soif de dire le monde en racontant tout simplement, lui qui aime les gens, la vie des hommes dans le temps qui passe, leurs bonheurs et leurs malheurs, leurs peurs, leurs doutes et leurs espoirs. Et on le sent touché par tous ces destins singuliers et ces chemins qui se croisent, par le miracle de la vie, de ses multiples « ramifications » au cœur de cette « coulée implacable » nous acheminant tous vers la mort. Aussi peut-on l’imaginer « heureux et écrasé par la masse des récits à écrire, des histoires à raconter », comme l’est Matt, l’un des héros de Légende confronté à « l’idée du nombre infini des films possibles ».

Et cette nouvelle histoire entremêlant encore notre temps et une époque révolue, où l’auteur tente de mieux saisir, de mieux comprendre ce passé pour éclairer notre présent et notre propre vie, s’enracine toujours fortement dans un territoire que ses belles descriptions ont le don d’incarner. Après la terre qui fut celle de son grand-père jusqu’à l’indépendance algérienne, visitée dans Là, avait dit Bahi – roman déjà couronné par le prix Louis-Guilloux –, et cette Afrique où il passa son enfance et son adolescence, évoquée dans Les Grands qui rencontra à juste titre un important succès –, l’auteur explore à nouveau des lieux avec lesquels il peut établir une certaine proximité.

Sade et ses femmes, Correspondance et journal, Marie-Paule Farina

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Vendredi, 08 Juillet 2016. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Correspondance, Essais, Editions François Bourin

Sade et ses femmes, Correspondance et journal, juin 2016, 296 pages, 24 € . Ecrivain(s): Marie-Paule Farina Edition: Editions François Bourin

 

 

En fixant l’image d’un misogyne pervers jouissant du plaisir d’humilier les femmes, le terme sadique entré dans la langue française plaça durablement Sade au « hit-parade du mal ». Et déjà, dans Comprendre Sade, petit essai percutant paru en 2012 chez Max Milo*, Marie-Paule Farina avait réussi à délivrer l’œuvre sadienne de son carcan d’incompréhension, lui redonnant sa portée littéraire, politique et philosophique tout en changeant notre regard sur un homme dont les livres, d’une férocité toute burlesque et carnavalesque, ne sont qu’un reflet provocateur des maux de la société de son époque, et de ceux qu’on lui a fait endurer.

Avec Sade et ses femmes, elle poursuit ce travail de démystification et de libération, s’attachant cette fois-ci essentiellement à l’homme qui « entre 27 ans et 74 ans, n’aura passé que 10 ans à l’air libre », alors que prendre l’air était pour lui une nécessité vitale :

Le roman d’Abd el-Kader, Loïc Barrière

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Samedi, 28 Mai 2016. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman

Le roman d’Abd el-Kader, éd. Les points sur les i, mars 2016, 180 pages, 13 € . Ecrivain(s): Loïc Barrière

La conquête de l’Algérie, succédant pour ce pays à trois siècles de domination ottomane, est une période qui fut assez remaniée ou en partie occultée dans nos manuels scolaires, aussi la figure d’Abd el-Kader s’avère-t-elle de nos jours plutôt méconnue.

Après la deuxième guerre mondiale, on oppose en effet volontiers dans ceux-ci « la rationalité étatique et son efficacité (…) au morcellement tribal, la modernité technologique occidentale à l’arriération arabe, les lumières de l’éducation à l’obscurantisme de l’islam », présentant le cavalier numide comme « un combattant valeureux et opposant coriace, rendant la victoire sur lui d’autant plus glorieuse », analyse à ce propos Françoise Lantheaume (1). Et au fil du siècle la présentation de la conquête évoluera finalement assez peu, sinon en s’amenuisant, les manuels d’histoire adoptant à partir des années 1980 la perspective géopolitique définie dans les programmes : une approche globale dans laquelle l’Algérie est « rarement prise comme étude de cas ». C’est dire si Le roman d’Abd el-Kader, roman biographique et historique destiné en priorité aux collégiens et aux lycéens par Loïc Barrière, tout en visant le public le plus large, vient combler un manque en éclairant une époque et en restituant la richesse d’un personnage historique : d’un « humaniste musulman » bousculant les clichés médiatiques et apparaissant dans le contexte actuel comme « l’anti-Daesh par excellence » (2).