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Articles taggés avec: Benjamin Cerulli

Pavese, la ville et la vigne, par Benjamin Cerulli

Ecrit par Benjamin Cerulli , le Jeudi, 25 Août 2016. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

« Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus ». Ces derniers mots, qui ne seront finalement pas les « derniers » au sens propre du terme, ont été écrits le 18 août 1950 et closent le journal intime de Cesare Pavese, aussi lumineux dans sa clairvoyance artistique et philosophique que noir et bouleversant dans certains de ses propos, Le Métier de vivre. Neuf jours plus tard, il accomplira ce geste qui a hanté toute sa vie en avalant une vingtaine de somnifères. On le retrouvera le lendemain, mort, dans une chambre d’hôtel qui surplombe la place Carlo-Felice à Turin ; quant à ses derniers mots, au sens propre du terme cette fois, ils seront abandonnés avec un cynisme glaçant sur un bout de papier froissé non pas en forme de cri de détresse, mais comme l’aboutissement d’une lente agonie psychologique : « Je pardonne tout le monde et je demande pardon à tout le monde. Ça va ? Pas trop de commérages ». A ses côtés un de ses derniers poèmes, le célèbre La mort viendra et elle aura tes yeux, écrit quelques mois plus tôt, en mars de la même année, et adressé à Constance Dowling, actrice américaine avec qui il vivra une énième relation amoureuse unilatérale. Une mort annoncée quand on parcourt les pages du Métier de vivre, elles-mêmes régulièrement traversées par le thème du suicide, et pour celui pour qui il y avait « une chose plus triste que de rater ses idéaux : les avoir réalisés ».

Riviera, Mathilde Janin

Ecrit par Benjamin Cerulli , le Mercredi, 04 Septembre 2013. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, La rentrée littéraire, Roman, Actes Sud

Riviera, 24 août 2013, 217 pages, 19 € . Ecrivain(s): Mathilde Janin Edition: Actes Sud

Il est des livres qui vous marquent, vous accrochent, jusqu’à devenir une partie de vous. Il est des livres que l’on n’oublie jamais, et dont on se rappelle plus tard, tel un vieux souvenir. Des livres qui vous remuent les tripes, et d’autres qui vous donnent la nausée, ou qui du moins, vous ennuient. L’ennui, peut-être le pire des défauts d’un livre, quand c’est plat, quand c’est lisse et enlisé dans l’inaction, le tout brodé dans les grosseurs d’un style flegmatique. Riviera ne donne pas la nausée, mais est terriblement ennuyeux, lisse, et plat. Et flegmatique. Riviera représente parfaitement cette tranche de la littérature dite « contemporaine » qui ingère les codes sans les digérer, et qui laisse penser que la littérature souffre aujourd’hui d’une certaine forme de boulimie.

Pourtant, Riviera en mains, on part avec de bons a priori : un road-book « composé comme un album rock » si l’on en croit la quatrième de couverture. Hélas, premier hic, on ne voit pas très bien où se situe l’esthétique « rock » de ce roman, qui s’apparente davantage à un best-of de Nicole Croisille qu’à un album des Pink Floyd. Parce qu’il ne suffit pas de parler musique, labels et concerts, d’enfiler les titres comme des perles insignifiantes et de bombarder son récit de drogues diverses ou d’anxiolytiques, pour que ce soit qualifiable de « rock » ; ne faut-il pas, avant tout, que ce soit « rock » dans le verbe ? Ou du moins, que ce soit un peu osé dans les choix stylistiques ?

Louis Calaferte - Septentrion

Ecrit par Benjamin Cerulli , le Samedi, 13 Juillet 2013. , dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

 

« Au commencement était le Sexe.

Sauveur. Chargé d’immoralité. Il y a la Bête. Héroïque. Puissante. Et au-delà de la Bête il n’y a rien. Rien sinon Dieu lui-même. Magnifique et pesant. Avec son œil de glace. Rond. Statique. Démesurément profond. Fixe jusqu’à l’hypnose. Tragique regard d’oiseau. Allumé et cruel. Impénétrable de détachement. Rivé sur l’infini d’où tout arrive ».

La première fois que j’ai ouvert Septentrion, j’ai reçu une gifle littéraire. Jamais des mots n’étaient entrés en moi avec autant de puissance et de signification. Septentrion est un livre fort, percutant. Septentrion est le livre de la Vie, dans sa plus déchirante et complexe réalité. Septentrion est rédigé dans la soie de la passion brûlante, finement brodé autour d’une cuisse charnue. Septentrion c’est la luxure verbale. Dès l’incipit, Louis Calaferte pose les jalons d’une œuvre fleuve qui semble écrite d’une traite, et où le personnage principal est trimballé au gré de ses pulsions, malmené par sa propre rage intérieure. Le sexe, la religion, la mort. Triptyque de l’existence. Retour à l’essentiel, à l’Homme, et dans une langue parfaitement ficelée, convergeant vers cette idée que l’on peut se faire du Style avec un grand S.

Sunset Park, Paul Auster (2ème recension)

Ecrit par Benjamin Cerulli , le Jeudi, 13 Juin 2013. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Babel (Actes Sud), Roman, USA

Sunset Park, Mai 2013 pour Babel, Trad. (USA) Pierre Furlan, 320 pages, 22,80 € . Ecrivain(s): Paul Auster Edition: Babel (Actes Sud)

Paul Auster est un romancier au sens propre du terme. Il raconte des histoires. Il ne trompe pas, et ne laisse peu de place à l’hésitation, l’indécision, ou à l’improvisation. Rien n’est laissé au hasard, et si Paul Auster brille au jeu de la digression, ce n’est pas pour duper son lecteur, au contraire, c’est bel et bien parce qu’il a décidé qu’il l’amènerait à tel endroit, à tel moment. Il prépare le terrain. Chaque anecdote, chaque petite histoire, chaque film ou peinture discutés et que l’on pense noyés dans un récit bavard, refont surface, et illustrent un propos ou une situation au service de la grande histoire.

Et les digressions remplissent Sunset Park : anecdotes à propos de joueurs de base-ball, ou études analytiques des Plus belles années de votre vie, film de William Wyler, parcourent une œuvre pleine d’humanité, toute en pudeur, et donnent au récit toute sa texture. Une architecture narrative sans faille, organisée autour d’un personnage, Miles Heller, unique produit du bref mariage entre Morris Heller, fondateur de la maison d’édition qui porte son nom, et Mary-Lee Swann, la célèbre actrice. A la suite de la mort accidentelle de son demi-frère Bobby, dont il s’est toujours senti coupable, la vie de Miles s’est arrêtée. Il a quitté la maison familiale pour mieux fuir sa vie. Rongé par le remords et « en dépit de toutes ses qualités mentales ou physiques, [Miles] est totalement dénué d’ambitions et paraît se contenter de flotter à travers ses journées sans passion ni but » (p.246).

Tais-toi je t'en prie, Raymond Carver

Ecrit par Benjamin Cerulli , le Mercredi, 01 Mai 2013. , dans La Une Livres, Points, Les Livres, Recensions, Nouvelles, USA

Tais-toi je t’en prie, traduit de l’anglais par François Lasquin, Points, février 2013, 317 p. . Ecrivain(s): Raymond Carver Edition: Points

 

Selon Schopenhauer, « l’existence est un pendule qui oscille entre la souffrance et l’ennui ». Une tournure que J.K. Huysmans reprend dans A vau-l’eau pour qualifier son monsieur Folantin, antihéros naturaliste par excellence, et qui s’appliquerait parfaitement à l’esthétique de Raymond Carver. Tais-toi, je t’en prie, ce sont des personnages qui tournent en rond, et qui pensent, et qui ruminent, et qui s’allument une cigarette, et qui ne s’arrêtent pas de tourner en rond, de penser, de ruminer, et qui fument encore. Tais-toi, je t’en prie c’est une boursoufflure de la vie. Tais-toi, je t’en prie, c’est un souffle rance dans l’oreille. C’est un rot dans une brasserie.

Raymond Carver s’inscrit dans une grande tradition de la littérature américaine du vingtième siècle. Entre Fante et Bukowski, il nous jette dans le flot de ces existences perdues, celles de ces laissés pour compte de l’Oregon, ou d’ailleurs. C’est la vie sans artifice qu’il dépeint à travers ces vingt-et-une nouvelles, par le biais d’une écriture sobre, humble, sans épanchement, ni ornement. Une prose qui semble écrasée par le poids de la vie et l’usure du temps. Une plume sans la prétention de l’écrivain, qui nous fait ressentir plus que jamais que c’est un homme qui parle, qui pense, qui rumine, et qui s’allume une cigarette, et qui écrit ce qu’il se passe sous ses yeux.