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Articles taggés avec: Avi Barack

Shining, le Labyrinthe du dedans

Ecrit par Avi Barack , le Samedi, 15 Septembre 2012. , dans La Une CED, Les Chroniques, Côté écrans

 

Revoir, après des années d’abstinence, le « Shining » de Stanley Kubrick, a quelque chose du « déjà vu », bien sûr, mais surtout de la découverte absolue. Un peu comme si, de s’être détaché de la trame narrative depuis assez longtemps, de l’avoir intégrée dans sa mémoire inconsciente, nous libérait en quelque sorte de toute contrainte de lecture directe.

 

Fable onirique sur les entrelacs étranges de l’espace et du temps, conte pour enfants (dans son effroyable cruauté) tressé des fils de l’espoir et du malheur, « Shining » déploie les lignes parallèles d’une redoutable machine narrative et d’un conte symbolique à échos vertigineux. A la topographie centrale du Labyrinthe, métaphore hallucinée et hallucinante qui structure le film et son écriture, font pendants et miroirs les topologies croisées des relations entre personnages, du rapport d’un homme à son écriture (Jack Torrance se veut « écrivain ») et de la scansion alternée du temps et du désir humain.

Le Satan d'Amérique

Ecrit par Avi Barack , le Lundi, 23 Juillet 2012. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

C’est avec un plaisir non mégoté que je viens de revoir, plusieurs fois, en version longue, « L’Exorciste » de William Friedkin. D’abord ça m’a rajeuni, ce qui n’est pas rien. La dernière fois c’était autour de 1995. Et puis ça m’a remis dans un questionnement sur une Amérique qui décidément m’obsède. Au moins autant que Satan – dirait quelque ayatollah.

Le nocturne refait surface à travers ce film, produit pur de la machine hollywoodienne. On se méfie donc, a priori, Hollywood nous en a fait tant voir dans son culte du couple culture/dollar. Autre raison de méfiance : le créneau de l’horrible nous a valu souvent de mémorables navets (j’ai souvenir des festivals du film d’hotteur, qui nous servaient régulièrement  des nuits à 3 navets pour le prix d’un !). Seulement voilà, la méfiance n’est jamais complètement innocente, elle ne peut l’être que partiellement. Ici encore, c’est le cas : d’une part un rejet louable d’une exploitation douteuse des fascinations troubles et perverses d’une époque et d’autre part un rejet, lui moins louable, de quelque chose qui interfère dans un champ bien clos et qui nous dérange au cœur même de l’affect.

Salut à André Malraux

Ecrit par Avi Barack , le Samedi, 30 Juin 2012. , dans La Une CED, Les Chroniques

La lecture de Malraux n’est guère à la mode. Ce n’est pas à l’honneur des temps présents.

A priori on n’avait rien en commun, ni la génération, ni les choix politiques ultimes, ni le flou théorique qui semble surnager d’une vie, et d’une œuvre, uniques en leur genre. C’est-à-dire que, la reconnaissance de son lieu, il va s’agir de l’entendre en termes de salut symbolique, n’y participant pas idéologiquement. C’est de ne pas en être qu’on ne le jugera pas, mais qu’on fera signe ici, signe écrit, qu’on l’a reconnu tenir son discours dans ce lieu particulier et précieux de la jonction entre nature humaine et culture. Ce lieu qu’on nomme progrès, malgré les régressions particulières qu’il dissimule souvent, ou civilisation. Signe de reconnaissance donc à André Malraux.

Ecrivain français. 1901-1976. Bon. Mais qui Malraux ? Celui dont il se dit, avec insistance, qu’il était « engagé » ? L’engagement ça fait équivoque. C’est suspect, et à juste titre. On soupçonne « l’engagé » de ne s’engager qu’à trouver accueil à son symptôme. S’en-gager, ou se donner en gage de sa propre bonne volonté, comme signifiant destiné à se dédommager de l’angoisse de vivre, et de mourir ; et de sa culpabilité. S’engager dans la cage aux fauves ou s’enCager. Du moment que c’est avec du monde, ça fait sens, dans un quadrille universel, ou une escadrille « internationale ». Bonne conscience pas trop chère, les « affreux » en font autant, contre monnaie sonnante et trébuchante.

John Steinbeck : De America

Ecrit par Avi Barack , le Mardi, 05 Juin 2012. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

L'opinion la plus courante concernant John Steinbeck et son œuvre, et ce n’est innocent ni d’une conception inepte de la littérature ni d'un parti pris idéologique, est que le cadre du travail de Steinbeck, de son discours, serait en gros un regard « sur » l’Amérique. Et on en a tiré, à longueur d’études et de thèses à n’en plus finir, une vision parfaitement desséchée de ce trésor littéraire. Regard « sur » l’Amérique entend regard « sur » l’histoire de l’Amérique d’où coupure Histoire/sujet regardant : du coup, de papa Steinbeck, on attend une critique – tant qu’à faire "marxiste-léniniste" ne lésinons pas – de l’Histoire Yankee passée et présente ! Ben voyons. Il y a Steinbeck et il y a les USA donc tout est possible. Tout est possible oui, même l’aveuglement, même de passer les bornes. De se permettre un glissement de préposition s’érige en symptôme. Du « sur » au « de » c’est la frontière, rien que ça, entre idéalisme et matérialisme. Il n’y a pas de « ça-parle » de Steinbeck « sur » l’Amérique parce que l’enracinement symbolique est ce qui du réel intervient dans l’imaginaire. Du réel ou, il y en a qui disent de la « réalité ». On peut dire cela plus simplement (j’entends bien la rumeur de l’hystérie) : Le discours de John Steinbeck n’est pas « sur » l’Amérique mais « de » l’Amérique. L’Amérique n’est pas son propos mais son lieu, le socle émetteur de son écriture, sa source.

Peut-on ne pas aimer Céline ?

Ecrit par Avi Barack , le Mardi, 08 Mai 2012. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

La chose est des plus étranges. A force de se poser l’éternelle question du statut, voire de la légitimité – comment peut-on ? - de Louis-Ferdinand Céline dans le paysage littéraire (et autre) français, on a fini par rendre Céline obligatoirement aimable, génial, « incontournable » comme on dit chez les cuistres. Ce qui est aussi déplorable, au fond, que de le figer en « écrivain maudit ».

On peut oser sans problème ne pas aimer Proust, Gide, voire l’intouchable Camus. Personne ne vous conteste ce droit. Vous pouvez même les détester, il s’agit de goûts littéraires. Mais Céline, on ne peut pas. On ne peut plus. A la déclaration simple : « je n’aime pas Céline » est systématiquement accolée une suite tacite mais Ô combien assourdissante, « parce qu’il est antisémite ». Je n’aime pas Céline parce-qu’il-est-antisémite : c’est ce qu’on appelle en linguistique (Antoine Culioli) un « énoncé indissociable ». Avec Roland Barthes on parlerait d’holophrase. La première proposition (pourtant principale) « je n’aime pas Céline », comme elle est a priori considérée par votre interlocuteur comme subordonnée à la seconde (même non dite) « parce qu’il est antisémite », en devient du coup impossible. « Je n’aime pas Céline » est impossible (à dire, à écrire, à penser) puisque c’est une phrase tronquée, la seule phrase possible étant « je n’aime pas Céline parce qu’il est antisémite ».