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Articles taggés avec: Anne Gosztola

Photo couleur (2)

Ecrit par Anne Gosztola , le Lundi, 13 Février 2012. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture


Très rapidement, non seulement La Graca avait fini par oublier le motif premier qui l’avait menée là, mais ce qui, auparavant, constituait sa vie commençait maintenant à s’estomper. D’ailleurs, ce n’était pas très difficile. Pas d’ami, pas d’amant, pas d’enfant, elle s’était dévouée à la police sans en tirer d’autre reconnaissance que l’imposition d’une retraite anticipée. Ne restait plus que sa vache.

Seuls comptaient maintenant les moments passés à la boutique. Au fur et à mesure des semaines qui passaient, elle en ressortait de plus en plus tard, le cerveau rincé et lessivé, le corps en manque. Les factures s’accumulaient dans une boîte aux lettres qu’elle n’ouvrait plus, la poussière tapissait lentement sa maison, assombrissant des pièces dont elle ne se servait plus. Un matin, elle croisa un ancien collègue qui ne la reconnut pas. Un autre jour, faisant la queue à la boulangerie, elle s’étonna qu’on oubliât de la servir. Un soir, elle omit de nourrir Magda. S’en rendit compte le lendemain à son réveil, fut prise de remords, courut à moitié nue jusqu’au pré, voulut serrer la vache contre son torse et n’attrapa que l’air. Magda, dans un long mugissement plaintif, s’était réfugiée à l’autre bout du champ. Parfois, elle se sentait si lasse qu’elle en négligeait de manger, ou bien de se laver. Elle se traînait alors jusqu’au salon et affalait son corps sur le canapé avachi, plongeant aussitôt dans une léthargie dont la rigidité ressemblait à la mort.

Photo couleur (1)

Ecrit par Anne Gosztola , le Lundi, 06 Février 2012. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

C’est toujours quand on ne l’attend plus que se manifeste l’improbable ; comme un pied de nez à l’usure dégradante du temps, qui s’égrène, monotone.

« Puir… », marmonna La Graca, assise sur un tronc d’arbre qui pourrissait au bord du champ qui jouxtait sa maisonnette, « juste au moment où je commençais à apprécier la tiédeur d’un quotidien sans surprise ».

Elle tournait et retournait le livre entre ses mains, lissait la couverture, plongeait par moments son nez entre les pages, le promenait au ras des mots, les narines frémissantes. Elle éprouvait un étrange malaise, une sensation vague qu’elle ne parvenait pas à cerner, et cela irritait sa curiosité. C’est justement cette démangeaison qui surgissait sans prévenir, un instinct sûr qui lui faisait deviner les emmerdes là où les autres n’y percevaient que de l’ordinaire, qui avait fait sa réputation. Un flair que tous ses collègues lui enviaient avant qu’elle ne quitte la police. « La Graca voit avec son nez », murmurait-on dans les couloirs du commissariat. Et tous se méfiaient de cette femme, qui surgissait toujours là où on ne l’attendait pas, l’embonpoint attifé de guenilles, le cheveu sale, la gauloise au bec et un livre dans la poche de son vieux pardessus. Elle avait beau puer la vache, tant que la rumeur s’est mise à insinuer qu’elle avait établi demeure dans une étable, elle sentait tout de suite où il fallait creuser.

Murs et murmures (2 et fin)

Ecrit par Anne Gosztola , le Lundi, 12 Septembre 2011. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

Yann regarda la main de Miroir qui amenait le briquet au bout de la gauloise. Il le regarda l’allumer, et ne dit rien. C’est alors qu’il le vit tel que les journaux l’avaient à l’époque décrit : dur et cynique, tendre pour l’apparence, rempli de gestes magnanimes, de ceux que magnifie l’histoire, claquant sa vie autant que son argent comme s’il n’avait eu besoin ni de l’un ni de l’autre et plantant ses crocs dans les femmes, pour mieux les dépecer. Un braqueur de banque au grand cœur, un torero de la finance, un bourreau de l’amour. En bref, le Miroir d’avant la déchéance.

Yann reçut le choc de pleine face. Ne s’y attendant pas il en fut profondément ébranlé. Ce qui l’amena à se poser la question, celle justement qu’il n’aurait jamais dû se poser. Etait-ce son père ? Ce père imaginaire dont, dans sa solitude, il avait si souvent caressé le nom, rêvé les traits, dessiné un caractère que ses actes cherchaient à embrasser. S’ensuivit le doute et l’espoir qui éclot dans les manques. Larve ténue couvée, nourrie par des possibles inventés.

A trop fixer Miroir, Yann commença à trouver dans les rictus de l’alcoolique les traces d’une ressemblance. Le son de la voix lui semblait soudain familier, commune la façon de balancer la main comme pour rythmer les mots, les mêmes oreilles courtes et recourbées sur le bout et ces doigts longs et fins qui tiraient sur la clope lui évoquaient les siens. L’espoir qui devient serpent, s’accapare toute la place, la mâchoire qui se referme, pénètrent les crochets et s’infiltre le venin mortel.

Murs et murmures (1)

Ecrit par Anne Gosztola , le Mercredi, 07 Septembre 2011. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

13h00. Sur le bureau de Yann, la réquisition du Parquet. Enquête sociale rapide avant comparution immédiate pour vol de bières dans une station-service. Un coup de fil au bureau des déférés ; l’homme à auditionner ? Rien d’autre qu’un clodo prit en flagrant délit.

S’interroger. Logiquement, vu l’insignifiance du délit, le Parquet aurait dû classer l’affaire. Alors fouiller dans les archives et questionner les dossiers. Découvrir l’épaisseur du casier judiciaire de l’homme et comprendre pourquoi il avait été décidé de sévir. Esquisser une grimace, jeter un œil à sa montre et calculer le temps du trajet jusqu’au tribunal.

Miroir s’appuya sur la table d’entretien, sortit une vieille gauloise chiffonnée, se la coinça au bec. On ne fume pas ; qu’importe ! Juste se donner un genre, revêtir une contenance. Des conseillers, des tas il en avait vu défiler. De ceux qui feignent de s’intéresser à ceux qui s’investissent, d’autres qui haussent les épaules et prétextent des tonnes de boulot, et puis ceux qui le regardaient tristement, comme s’il s’était agi d’une ruine d’un mausolée. Mais ce conseiller, cet autre qui lui faisait face, il s’agissait d’un cas à part ; droit, froid, les traits figés, rien à en tirer ! Il te jauge, te soupèse, te classe, pour finalement t’opposer le dédain. Et Miroir de lire sa déchéance dans le regard lancé et de détourner le front, comme s’il se fut agi d’un crachat.

Le Naufrage (2 et fin)

, le Mardi, 26 Juillet 2011. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

Ils se sont revus, souvent.

Lui, prenait les moments sans se poser de questions, ne cherchant pas réellement à la rencontrer, à se l’attacher, puisque alors il aurait fallu tout lui dire, la rue, la misère, la saleté, le désespoir qui prend les tripes et ce rêve de partage qu’il ne pouvait satisfaire, puisqu’il n’avait rien. Pour étoffer leurs conversations il lui racontait des morceaux de son lointain passé, des cailloux qu’il avait voulu enfouir et qu’il extirpait maintenant de sa mémoire. Son enfance auprès d’une mère psychiatriquement dérangée et d’un père immensément riche mais absolument radin, qu’il ne voyait jamais. Une adolescence nourrie de l’érudition jésuite, pléthores de voyages et immersion dans les langues étrangères, un métier qu’il avait jadis exercé et qu’elle pensait qu’il exerçait toujours, un appartement acheté dans le 16ème.

Comment aurait-elle pu soupçonner que les pièces récoltées dans le métro servaient à lui offrir des verres, qu’il désertait certains coins de crainte qu’elle ne le surprenne, qu’il parlait d’objet rares quand il devait voler ses chemises et traîner les bains public de Paris ?!