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Sur Tropique du Cancer suivi de Tropique du Capricorne, Henry Miller, par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy le 27.07.17 dans La Une CED, Les Chroniques

Sur Tropique du Cancer suivi de Tropique du Capricorne, Henry Miller, par Cyrille Godefroy

 

Tropique du Cancer suivi de Tropique du Capricorne, Henry Miller, Stock, 2005, trad. Paul Rivert, Georges Belmont, 826 pages, 26 €

 

Tropiques explosifs

En 1930, Henry Miller, bientôt 40 ans, est un homme à la dérive et un artiste raté. Son deuxième mariage avec June Mansfield, femme fatale et manipulatrice, ne mène nulle part, si ce n’est vers l’abîme. Ses trois premières tentatives romanesques ont achoppé par excès de fadeur et d’académisme. Impatient de s’affranchir de la servitude argentée de l’American way of life, Miller se résout à quitter sa patrie et son cauchemar climatisé. Il débarque à Paris en mars 1930, seul et sans le sou. Contraint à un vagabondage picaresque oscillant entre inanition et émerveillement, il arpente les rues parisiennes, squatte les terrasses de café, enchaîne les hôtels miteux :

« Je n’ai pas d’argent, pas de ressources, pas d’espérances. Je suis le plus heureux des hommes au monde ». Après quelques mois de bohème insouciante et de désarroi chronique, le miracle prend forme : faisant fi des conventions et de la morale, Miller dépouille et radicalise son écriture et accomplit sa mue littéraire. S’inspirant de son expérience, il pose sur le papier les premières pierres de Tropique du cancer, « à la première personne, non censuré, informe », fleurs du mal destinées à purger l’amertume emmagasinée depuis vingt ans : « J’ai tellement amassé que je suis sur le point d’exploser ».

 

Tropique du Cancer

Tropique du Cancer évoque la plongée dans la faune parisienne des années 30 d’un chercheur d’extase américain ivre de liberté, Henry Miller lui-même. L’exorde du roman est particulièrement détonnant : « Ce n’est pas un livre. C’est un libelle, c’est de la diffamation, de la calomnie. Ce n’est pas un livre au sens ordinaire du mot. Non ! C’est une insulte démesurée, un crachat à la face de l’Art, un coup de pied dans le cul à Dieu, à l’Homme, au Destin, au Temps, à la Beauté, à l’Amour ! ».

Miller s’abreuve à ses déboires et les retranscrit avec suffisamment de distance, de fantaisie et d’humour pour en faire une odyssée singulière et réjouissante. Par l’écriture, le petit gars de Brooklyn transcende sa vie tout en se résignant au chaos indescriptible qu’elle charrie alors : misère, crasse, débauche, filouterie mais aussi amitié, effervescence artistique, jovialité, passion… Il se met en scène dans un décor passablement glauque et en tire une rhapsodie exubérante, démesurée, sorte de journal décomplexé où sa ferveur lyrique sublime des appréciations esthétiques et métaphysiques. L’écrivain pique-assiette relate avec une énergie, une truculence et une verdeur ébouriffantes ses nombreuses rencontres jalonnées de beuveries, de fornications, de causeries. Et l’alchimie opère. La mise en mots n’amoindrit pas le réel. Au contraire elle l’embrase. Son encre coule telle une lave, son inspiration jaillit tel un crachat : « J’aime tout ce qui coule : les fleuves, les égouts, la lave, le sperme, le sang, la bile, les mots, les phrases ». Son œuvre fait intensément corps avec sa vie. Elle restitue fidèlement son appétit rabelaisien ainsi que l’atmosphère rustre du Paris des années 30. Elle se gorge, comme un fleuve après l’orage, d’impressions, d’images, de sentiments qui crépitent encore un siècle plus tard sous les yeux fascinés des lecteurs.

La prose sans filtre de Miller, à la fois poétique et triviale, sourd nerveusement de ses entrailles. Nul souci d’atténuation, de consensus ou d’agrément n’amoindrit son discours. Il n’idéalise pas son vécu, ne cherche pas à le rendre acceptable au lecteur : « J’ai fait un pacte tacite avec moi-même de ne pas changer une ligne de ce que j’écris. Perfectionner mes pensées ou mes actes ne m’intéresse pas ».

Si Miller trempe sa plume dans la fange et le foutre, piétine allègrement les tabous, carbure à l’électrochoc verbal, il n’en reste pas moins un observateur hors pair, un conteur particulièrement curieux de ses congénères. Au-deçà de son apparat dionysiaque et concupiscent couve une sensibilité prophétique exacerbée par sa répulsion des conformismes, son allergie aux diktats matérialiste et utilitariste.

Fréquemment, les mésaventures donquichottesques de Miller et de ses compagnons tournent à la cocasserie. Notamment lorsque Macha, « princesse russe », accepte le logis mais regimbe à la bagatelle ou lorsqu’un hindou bigot et abstinent, pressé de goûter aux charmes d’une prostituée, défèque malencontreusement dans le bidet d’un lupanar. Qu’importe si la fiction dépasse la réalité. La vérité se loge avant tout dans le style incomparablement percutant de Miller.

La composition du Tropique s’apparente à une chevauchée sauvage, un festival pyrographique, une caverne alibabesque dont les richesses furent extorquées à la réalité par un Miller insurgé et vorace. « Je suis fier de dire que je suis inhumain, que je n’appartiens ni aux hommes ni aux gouvernements, que je n’ai rien à faire avec les croyances et les principes ».

Trop sulfureux pour l’époque, Tropique du Cancer ne sort qu’en 1934 grâce au concours financier d’Anaïs Nin, la sensuelle maîtresse de Miller. Obelisk Press, une petite maison d’édition parisienne spécialisée en littérature égrillarde, consent à le publier. Si les ventes ne décollent guère au début, ce roman s’inscrit comme l’une des œuvres les plus flamboyantes de la littérature mondiale et bâtira dès 1940 la renommée de l’écrivain américain.

La période parisienne de Miller (1930-1939) lui est particulièrement féconde. Outre Aller retour New York (1935), Printemps noir (1936), Max et les phagocytes (1938), Miller planche également sur Tropique du Capricorne (1939).

 

Tropique du Capricorne

Quoique d’une facture moins ensauvagée et moins burlesque, Tropique du Capricorne se nourrit du même suc autobiographique que Tropique du Cancer. Dans un heureux désordre constellé d’innombrables digressions, Miller revient cette fois-ci sur ses quarante premières années passées aux Etats-Unis. Des souvenirs de sa jeunesse new-yorkaise s’entremêlent à des vaticinations métaphysiques ou surréalistes confinant à la rêverie transcendantale. Des observations intimistes et lyriques s’agglomèrent à des descriptions réalistes gorgées de licence et de ferveur.

La méthode Miller est dorénavant rodée : il passe des événements révolus et brûlants de son existence au filtre de sa conscience de quadragénaire, mâture, distanciée voire taoïste. Il en résulte une matière magmatique contrastée et insolite alliant rage et sagesse, frustration et acceptation, crudité et élégance, démesure et tempérance.

Dès l’enfance, le caractère anticonformiste de Miller se cogne à son microcosme familial, étroit, puritain et délétère. Coincé entre une mère brutale qui rudoie sa petite sœur attardée et un père rongé par la dipsomanie, Miller fait de l’imaginaire et de la rue ses refuges : « Je compris que je n’étais pas né dans la bonne maison ». Il fait les 400 coups et place la sexualité, en tant qu’énergie fondamentale, au centre de son existence. Marié cinq fois, amant de grand chemin, Miller, l’égoïste romantique, est irrépressiblement aspiré par le mystère féminin. Il immortalise dans Tropique du Capricorne toutes les femmes qui ont jusque-là croisé sa route. La première, Cora Steward, à qui il voue un amour chaste et platonique, lui laisse un regret éternel. Durant cinq années de fréquentation, l’adolescent idéalise la sylphide et n’ose guère lui déclarer sa flamme. Il peine à concilier l’amour et le sexe, à unifier son romantisme et sa libido. À l’âge de 15 ans, sa professeur de piano lui dispense avec une éloquence sans pareille sa première leçon sexuelle : « Elle me saisit et m’attira contre elle, en même temps que, à ma très grande stupeur, je sentais sa main se faufiler dans ma braguette. La caresse de cette main était si merveilleuse qu’en un rien de temps je lui inondai les doigts… ». Le piano est l’instrument qui lui ouvre les portes de la volupté : « Toutes les fois que je touchais au piano, on eût dit que je déclenchais un con ». À 26 ans, il se marie une première fois, par bravade et pour échapper à la conscription militaire : « Du jour au lendemain je me mariai, pour bien prouver à tout venant que, n’importe comment, je me fichais de tout, éperdument ». La naissance d’une fille ponctue cette union bancale qui tourne carrément à l’aigre lorsque Miller rencontre June Mansfield. Miller s’éprend instantanément de cette femme officiant comme entraîneuse dans un dancing à Broadway. Il l’épouse, pour le meilleur et pour le pire, la passion et le tourment : « Je t’accepte et te prends comme l’incarnation du mal, la dévastation de l’âme ». Sept années d’exaltation chaotique s’ensuivent et inspireront à Miller la trilogie La Crucifixion en rose (Sexus, Plexus, Nexus).

Résolument antisocial, anarchiste pacifiste, Miller s’applique à lacérer les étendards glorieux de la nation américaine à savoir le travail, le patriotisme, la famille, le capitalisme, la religion.

Son allergie au travail en fait un loser rayonnant. À travers le récit de ses expériences d’employé à tout faire, Miller fustige en filigrane l’absurdité des mécanismes de production et la déshumanisation qui en résulte : « Tu as affaire à des coupeurs de gorges, des cannibales, si bien habillés, rasés, parfumés qu’ils soient ». Le principe que lui rabâche son entourage « il faut travailler pour vivre » ne correspond en rien à son modèle de vie. Il n’est pas homme à « visser des boulons » ou « fabriquer des boutons » toute la journée. Quand l’un de ses employeurs le surprend en pleine lecture durant son service, il lui lâche en guise de licenciement : « Vous n’êtes fait pour aucun emploi. Un jour, vous serez un grand écrivain ».

Complètement indifférent aux biens matériels, ces ennemis de l’esprit, Miller ne cache pas son exécration pour l’Amérique capitaliste : « Tous ceux que je voyais autour de moi n’étaient que des ratés, sinon des grotesques. Notamment ceux qui avaient réussi. Ceux-là, je les trouvais ennuyeux à en pleurer ». Il se sent irréductiblement étranger à la civilisation et au progrès : « Je voudrais anéantir le monde entier. Je n’ai rien à voir avec lui ». Son errance artistique et son rejet du modernisme le placent auprès d’écrivains tels que Whitman, Hamsun, Céline, Cioran, Bukowski.

Se représentant comme un éveillé dans un monde d’agités endormis, il s’érige une philosophie personnelle conjuguant sa vitalité et son fatalisme, trait d’union improbable entre Dada « Je voulais électrifier le cosmos », et le Zen « Vouloir changer le cours des affaires humaines me semblait parfaitement inutile ». Il considère l’action en général comme un prurit mortifère, une course vers toujours plus de souffrance. Être lui suffit amplement : « Être simplement, c’est encore plus merveilleux parce que cela n’a pas de fin et parce que cela ne demande aucune démonstration… Être, cela se situe donc par-delà le bien et le mal ».

Tropique du Cancer et Tropique du Capricorne furent interdits pour obscénité aux Etats-Unis jusqu’en 1964. La phénoménologie sexuelle qu’y développe Miller se teinte çà et là de virilité machiste et fanfaronne, forme typique de réassurance masculine. Mais Miller n’est pornographe ou obscène que si l’on omet de mettre sa démarche en perspective avec le contexte de l’époque et avec sa cosmologie humaniste et freudienne. Les Tropiques se dégustent, non pas à travers la lorgnette lubrique, mais à l’aune d’une approche nietzschéenne axée sur l’épanouissement individuel des forces vitales et créatives. En déclinant le con à toutes les sauces, Miller célèbre simplement avec une crudité écorchée l’instinctivité primitive inhérente à l’homo sapiens ainsi que la palpitation fondamentale du monde environnant. Les pharisiens de l’époque ne l’ont guère compris, étiquetant ipso facto Miller comme un dangereux hors-la-loi, le traitant comme un paria alors qu’il n’était que le murmure cosmique et créateur de Dame Nature.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).