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Suites à Miami (8 et fin)

Ecrit par Jean-François Chénin 29.11.11 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis, Chroniques Ecritures Dossiers

Suites à Miami (8 et fin)


130.    A Miami, les distances sont des points d'horizon, lentement rapprochés les uns des autres jusqu'à être là. Jusqu'à devenir là. Des distances pourtant qui ne sont pas partagées. En bas, dans l'ombre, un lent ressac à peine entendu, à peine venu au monde, hante l'air de son frôlement lancinant.


131.    A Miami, je suis au milieu de ma nuit, me réveillant. La vie va de proche en proche. Et sur la nuit qui vient, le rêve joue de bas en haut. Cette femme ne néglige rien, ni le silence, ni cette petite musique du fond du cœur qui remonte à la surface. Souvent je me souviens de ce qu'elle me donne.


132.    A Miami, le jour file du bleu au gris, du gris au noir, soudainement redevenu bleu franc, dans une alternance de mat et de brillant, de fondus enchaînés sur les liserés des vagues, de traits tirés de haut en bas du ciel, lentement estompés avec des saillies brûlantes d’organdi mauve. Puis le ciel s’affaisse d’un coup.

133.    A Miami, un grand coup de vent a chassé les nuages, rétabli l'aplat bleu instantané du ciel, un ciel brusque, lavé et, à force de le regarder, devenu une planche, une table. Un grand coup de vent a balayé les feuilles, les cartes, ouverts les livres, a fait table rase.  Décidément repartir à zéro, compter les jours à l'envers. Cet envers d'un ciel nu, retourné sur lui-même, ayant ramassé ses plis en bordure d'horizon. Déjà quelques lumières, une différence dans les tons, légère différence qui le sépare du reste du monde, grand aplat fusant de toute sa couleur, qui passe, qui passe forcément, va se rétracter dans un orgasme noir. le ciel est un orgasme et, par magie, éclairé de l'intérieur, de l'intérieur de sa chair devenue violacé, il faut s'y prendre à deux fois pour l'embrasser, se répéter, se dédoubler, jeter loin ce pauvre regard qui nous accroche à lui. Apaiser enfin ce regard en lui.


134.    A Miami, seules les serveuses ont de l'aplomb. Le reste va à vau-l'eau.


135.    A Miami, les rêves n'en finissent pas de rompre, à tout va. L'exercice consiste à penser en avant du rêve, ainsi éviter d'être en retard sur soi-même, surgir au bon moment en somme. A cette condition, la réalité devient acceptable.


136.    A Miami, les corps à corps roulent derrière les jalousies entrebâillées, les corps se détachent du fond noir des alcôves et des paravents. La lumière n'entre jamais. Les rêves sont traçants dans les yeux des femmes, arc-boutées entre elles au glacis des bars à l'abri des décolletés froids.


137.    A Miami, le rêve finit à plat sur une table d'opération et la performance gonfle les lèvres des femmes en petits muscles plein de dérisoire.


138.    A Miami, le design se dessine dans le corsage échancré des femmes.


139.    A Miami, l'âme est bleue et les oranges tombent des arbres, enfin elles tombent en saccades dans les rêves tourmentées des adolescentes.


140.    A Miami, chacun s'imagine passer la nuit avec l'une ou avec l'autre. Et chacun s'égare irrémédiablement. Déjà il n'y a plus personne et le jour va se lever. Sur les ponts, les premières voitures passent ou les dernières, attardées.


141.    A Miami, j'ai lu Connaissance par les gouffres de Henri Michaux. Il écrit : "Le soir, la pluie se mit à tomber. Vienne le déluge ! aspirais-je. Vienne le déluge qui inonde tout ! J'ai une âme, maintenant, pour ce déluge, merveilleusement accordée et plus que Noé, une âme tout autrement accordée au déluge. Ah ! ce qu'on est dupe, dupe à perte de vue." J'ai regardé la pluie tomber.


142.    Le noir manque à la nuit, elle délibère à perte de temps, qui vitupère insatisfaite, ne connait que des esquisses d'ombre, ne donne que des soubresauts d'ombre. Elle tremble d'ombres à la pointe-sèche, à peine relevées, à peine assombries et préoccupées. Elle craint et tressaille agitée de scintillements du fond de la ville. Elle n'est pas noire, ni silencieuse, ni repue. Elle se délite au bout de ses spasmes. Il lui faudrait un désert blanc et chaud pour s'abattre d'un coup et dégorger les rêves qui la tiennent encore debout, à contretemps d'elle-même. Une vraie nuit en somme.


143.    A Miami, le danger est dans le rêve, l'obsession du rêve. Ils se détruisent, trop harcelés par des mondes qu'ils ne partagent pas, dans l'irrévérence des illusions qui les condamnent.


144.    A Miami, les prédateurs sont sur la piste de danse. En pleine folie du feu qui les ronge. Les codes sont noirs, imperceptiblement luminescents, élevés sur des pointes qui pourraient être douces mais indifférentes, intériorisées dans la nuit pleine. A 2h, les seuils sont assiégés. Les révérences sont inutiles. Seul un serment d'œil et un rêve court, à raz, sont le sésame.


145.    A Miami, elle est toute seule à se balancer au bastingage d'un désir qui ne vient pas. Elle sait pourtant qu'elle décide de tout mais elle ne partage pas. Dans Winwood désert, les fresques murales délimitent ses horizons. Elle s'y perd parfois et les terrasses sont vides qu'elle traverse en pure perte.


146.    (Escapade) A Santa Fe, le soleil est à cru d'un ciel déployé. Silence des hauteurs, apesanteur de la lumière réverbérée. La vie s'installe à pic des grands pans bleus d'un ciel intouchable où les linéaments des sentiments s'effacent à mesure des arrondis naissants du jour. Presque rien ne demeure qu'un silence ruisselant.


147.    A Miami, les couleurs s'assemblent au dénudé des décolletés. Et s'affolent d'un pli défait à la courbe de la hanche, à peine ouverte. Sur fond de tango, elles se regardent, arrimées à la porte étroite. Extasiées des impromptus qui les basculent aux rives de leurs lèvres. Entreprendre est le fin mot.


148.    A Miami Beach, la recension des nuits est en pure perte. Les démiurges vêtus de noir n’ont pas assez de talent pour faire la différence. Les taxis déversent les mêmes grappes échevelées d’un trottoir à l’autre et elles vont de porte en porte à pas effilés, conquérantes du bout des lèvres, souveraines en manque d’imprévu. La nuit passe en bloc.


149.    A Miami, sur la Calle Ocho, il y a des bouts d'histoires désuètes et improbables, des histoires de grandeur et de défaites, des passeurs mafiosi reconvertis, de vrais cigares et des lanceurs de dominos à la parole inépuisable, des rêves mort-nés dans le regard des plus vieux, mais quelques pas de danse qui repoussent tous les renoncements de cette espérance et de cette joie sacrifiées.


150.    A Miami, elle est à l'aplomb du pont de Key Biscayne, ronde, plantée droite, inamovible à l'instant où je la vois. Elle est d'un autre monde fichée dans le ciel noir et son reflet traîne tout en long sur les bourdonnements de la baie. Elle ne faillit pas à son devoir d'être à bon escient au début de la nuit. J'écris, comme elle, à ma table de verre.


151.    A Miami, il faut s'échapper, se virevolter, aller plus au nord ou plus au sud, défaire les pleins et les creux de la lumière où les immeubles rapprochés de la mer miroitent inlassablement, prendre les voies des commencements à l'écart des avenues encombrées, se dérouter des files d'attentes qui s'égrènent sous les flyovers, jaillir soudain, jaillir en désordre pour s'ébrouer des faux rêves, jaillir sur des rivières insoupçonnées, les rivières des premiers arrivants, se faire un abri d'un coup de vent, dépasser Key Largo pour retrouver le Nouveau Monde, dériver accroché au ciel, être à sa mesure : d'une seule respiration.


Jean-François Chénin


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A propos du rédacteur

Jean-François Chénin

Né en 1954, en Lorraine. Il passe son enfance à l'étranger (Iran, Turquie, Grèce…) grâce à un père voyageur. Avec un arrière‐grand‐père prix Goncourt 1907 (Emile Chénin‐Moselly), il revient souvent à cette Lorraine rurale, celle de la Moselle, des écluses d'Ecrouves et de Pierre‐Latreiche, de la forêt de Haye et des Côtes de Toul.

Scolarité secondaire à Avignon puis études de philosophie à Grenoble. Sa principale occupation : la lecture.

Tout débute avec La puissance et la gloire de Graham Greene, il a onze ans. A treize, il tente Balzac et a du mal avec Proust. Plus tard, il entretient une correspondance éphémère avec Jean‐François Lyotard, René Char, Francis Ponge, Gilles Deleuze, Georges Mounin, Eugène Guillevic et d'autres, sans suite.

Il devient écrivain et, plus il écrit, plus il lui semble s’éloigner de ses contemporains. Sa référence reste Kant. A Uzès, il sait qu'il sera nomade. Plus tard, beaucoup plus tard, il découvre Calaferte et Wittgenstein. Il revient toujours à René Char, pour la joie ou dans la peine.

Il passe un temps dans deux cabinets ministériels. Il effleure la politique mais il connait son monde par coeur, ce qui l'en détourne. Il lit Pascal Quignard, fait une escapade aux Etats‐Unis, découvre Albuquerque (où tout commence), puis le Canada, à Québec, (où tout recommence).

En musique Mozart, toujours Mozart. En peinture, Francis Bacon et Nicolas de Staël. Il est maire d'un village de 200 habitants. Tout l'occupe. Il passe de longues heures à ne rien faire, fait de longues haltes au pied des murs de St Eustache. Il lit Yves Navarre, Albert Cohen, revient à la philosophie (Spinoza, Foucault, Althusser…).

Il est depuis plus de 12 ans à l'étranger au service de la langue et de la culture françaises (en Israël, en Inde et, aujourd'hui, aux Etats‐Unis).

Depuis l’enfance, il a le goût de l’ailleurs. Il s’intéresse aux auteurs des Editions de Minuit et à Claudel, Césaire, Blanchot. Il revient à la philosophie avec Montaigne, Voltaire et Herbert Marcuse, Clément Rosset et Marcel Conche.

Il a trois enfants, il aime s'attarder à la terrasse des cafés (les passantes), il ne mange jamais de tripes (sauf si elles sont au lait), il aime le gris, le noir et le bleu du ciel, les déserts silencieux, les fins de journée sauf le dimanche.