Identification

Solitudes en terrasse, Patrice Delbourg

Ecrit par Pierre Perrin 10.05.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Le Castor Astral

Solitudes en terrasse, mars 2016, 276 pages, 18 €

Ecrivain(s): Patrice Delbourg Edition: Le Castor Astral

Solitudes en terrasse, Patrice Delbourg

 

Solitudes en terrasse est un livre d’heures liquides et de songeries embrumées. Ce recueil de complaintes des rues et des crus présente un paysage intime, mouillé, téméraire autant que dérisoire, d’une littérature de zinc extrême, dit le prière d’insérer qui s’achève sur cette considération : 227 noms cités constituent un club d’inconsolables dans la sciure des comptoirs. Delbourg n’arrête pas non plus de prévenir : « les guillemets ne l’avaient jamais tracassé / tant il est vrai que l’on ne fait jamais / que réécrire les livres des autres », Le Bonheur des tristes de Luc Dietrich restant l’un de ses préférés. On ne se mettra donc pas à cheval sur les guillemets, encore moins les italiques. L’important, dit-il, est plus sérieux que le respect dû à la Sorbonne qui l’aurait mauvaise.

Quand il nous donne à lire : « les gens aux terrasses des grands boulevards / s’empilent comme des vertèbres / les jeunes filles ont des orages plein les poches », on songe à Yves Martin, bel et bien consigné dans la table des auteurs invités, mais pas à une autre page. Ce qui serait désastreux pour un thésard devient ici une pirouette de sa façon. La table a un pied bot, c’est son droit. De même, « toutes les passantes ne sont pas des chefs d’œuvre ».

On l’aura bien compris, on est ici dans une moliéresque galère, tout en galéjades. Le côté intéressant, c’est en effet la drôlerie, cette réinvention permanente de la langue, cet assemblage, comme pour un grand cru, de termes qui s’arrachent les perruques, ce qui n’empêche en rien les considérations sérieuses. « Toujours ce passé qui ne passait guère » ou, dit autrement sur la page d’à côté : ce « pauvre pithécant[h]rope en cale sèche / se sent si peu vivant ». On se demande à peine pourquoi il enlève son deuxième h au pithécanthrope, comme si la pensée ne pouvait pas en imposer au dictionnaire.

Parmi les portraits, qui relèvent du reflet dans une vitre un jour d’averse, on croise d’authentiques réussites. René Char est qualifié de « greffier solaire acrimonieux ». Le poète sans majuscules « jacques prevel n’a jamais eu la notice du vivre […] sa carcasse rompue sur le sommier des affres » ou le plus que poète « gustave flaubert seigneur de croisset […] voué aux affres de la manière au cilice de la rature / son oursitude devenait système / il envoyait faire foutre ce qui bougeait à la ronde / sauf la gnôle casse-poitrine le ginguet des faubourgs ». Le calembour, chez Delbourg, est constant, comme est constante une sorte de déréliction compissée. Delbourg moque le « pénis orphelin […] cet organe naguère totémique qui ne bande plus ». Il rit moins à rappeler que « toute vie se révèle long processus de décomposition » mais on le devine assez hilare à : « la poésie reste toujours supérieure à la philosophie […] il y a des textes qu’il faut lire très vite / ainsi qu’on tient un bref équilibre en espadrilles / sur un tas de bûches ».

Ce lutineur de la syntaxe, dit-il en ses vers, et bien plus encore du vocabulaire, s’oblige à griffonner au moins dix lignes par jour. Il lui faut consigner « un corsage trop vite monté en graine sous le pilou […] une rombière sous une coiffure de saule pleureur ». L’essentiel est d’échapper « au long safari sépulcral au fond de soi », en sachant que « flâner c’est garder un plaisir orphelin sous la semelle ». Par chance, Delbourg est lu, car « écrire sans être lu / c’est danser dans le noir ». Le plaisir que dispense ce « suicidaire récidiviste » ravira les tristes qui aiment rire. « Pour exister il faut exagérer ».

 

Pierre Perrin

 


  • Vu : 2860

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Patrice Delbourg

 

Patrice Delbourg : « C’est le 7 octobre 1949, au petit matin, à l’hôpital de la Pitié, Paris treizième, dans les services du docteur Massepain ou Passegrain, qu’il émigra pour la première fois de lui-même. Péridurale, forceps, double cordon ombilical autour du cou et tout le tintouin. Trois semaines de controverses autour d’une couveuse. On le donna longtemps pour mort. La suite ne fut qu’un long répit. Exister est un plagiat, disait fréquemment un de ses auteurs favoris », écrit-il sur son site. Poète, romancier, critique littéraire et musical, chroniqueur, animateur d’ateliers d’écriture, lauréat des prix Guillaume-Apollinaire et Max-Jacob, Patrice Delbourg nourrit depuis le milieu des années 1970 une riche œuvre de « moraliste frondeur ». Il a publié une trentaine d’ouvrages.

 

A propos du rédacteur

Pierre Perrin

 

Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.

Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.

Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités : http://perrin.chassagne.free.fr

 

Lire tous les articles de Pierre Perrin