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Serenitas, Philippe Nicholson

Ecrit par Valérie Debieux 19.07.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Polars, Science-fiction, Carnets Nord

Serenitas, mai 2012, 432 p. 20 €

Ecrivain(s): Philippe Nicholson Edition: Carnets Nord

Serenitas, Philippe Nicholson

 

Paris, à une décennie future indéterminée. Le chaos a pris le pouvoir sur l’ensemble de l’Europe. « L’Europe est malade, l’Europe est vieille. Les Etats ne sont plus adaptés à la nouvelle situation. Ils sont trop petits, trop mal organisés et livrés à l’incurie des hommes politiques. Il n’y a plus de sécurité, plus d’emplois, plus d’enseignement, plus de soins. […] Commençons par fabriquer des villes. C’est la première étape. Exit les pouvoirs publics, exit les maires, les conseils généraux, exit les régions et leur cortège de dettes mal gérées, d’investissements hasardeux, de décisions prises par des amateurs. Les habitants veulent de la sécurité ? Nous allons leur proposer des milices sud-américaines, les meilleures. Ils veulent des soins ? Nous allons leur fournir des médecins triés sur le volet. Ils veulent des écoles ? Nos professeurs viendront du monde entier. Ensemble, nous allons commencer par construire de nouvelles villes : les villes protégées ». Première ville ainsi créée, Serenitas. « La ville la plus célèbre d’Europe. La première ville protégée construite dans le monde, à moins de vingt kilomètres de Paris ».

L’émergence de ces villes, véritables îlots de luxe sécuritaires, où le droit étatique a disparu pour faire place à une réglementation d’ordre privé, se traduit par la naissance d’une nouvelle géographie humaine, politique et financière.

Trois entités se partagent le reliquat du pouvoir : l’Etat, exsangue financièrement, démissionnaire des fonctions originellement attribuées, une coquille presque vide ; les multinationales ou groupes d’intérêts privés, forts de leur assise financière, en mesure de dicter à l’Etat leur volonté, en quête de prise de contrôle du territoire national ; les mafias locales, partageant, entre elles, le marché de la drogue, le trafic d’armes et autres activités criminelles. Et puis, il y a l’individu. Sa position dans l’organigramme de l’entreprise définit son accès au type de zone, de logement, de soins médicaux et aux études. Interprète d’une partition. Celle de sa vie qu’il doit jouer, sans fausse note, s’il entend conserver ses avantages sociaux. Une marionnette, au service d’intérêts qui, souvent, le dépassent. Pour tous les autres, les exclus du travail, la misère physique et morale les ronge. Ils naviguent entre les zones de la capitale. À la recherche d’un abri. À la recherche de nourriture. À la recherche d’un peu d’humanité, à tout le moins, pour ceux qui n’ont pas perdu la leur. « Quand sa société a fermé ses portes, il a cherché du travail pendant un an. Puis sa femme l’a quitté. Il a perdu son appartement. Et maintenant il dort dehors. Il a cinquante ans. Statistiquement, il devrait déjà être mort. L’espérance de vie d’un homme dans la rue est de quarante-six ans, contre quatre-vingt-cinq ans pour un salarié vivant en zone d’affaires ». Et puis, à tous ces laissés pour compte du système viennent s’ajouter les enfants, analphabètes pour plus d’un tiers, ne s’exprimant que par onomatopées, vivant en bande ou alors, récupérés par des gangs, pour protéger leur trafic, prêts à tuer. Le jeu de la survie, du match à mort par équipes, s’est installé, à tous les coins de rue. En ligne.

Les médias, eux, sont entre les mains de ces groupes d’intérêts privés. Les journalistes, de leur côté, tentent de faire leur boulot, comme ils peuvent, sous l’œil invisible de « big brother ». Les maîtres-mots, tirage et audimat. L’argent doit rentrer, il faut que ça tourne.

Au milieu de ce décor, un homme, Fjord Keeling, journaliste au National, mène une enquête sur le milieu de la drogue. Ce soir du 12 décembre, son informateur a arrangé un rendez-vous avec un contact, à Pigalle. Il est 22h00. Les rues sont emplies de monde, Noël approche. Le journaliste attend. Puis, il sort du véhicule de son informateur, traverse la foule et passe commande auprès d’une pizzéria. Il observe. Tout semble normal. Et pourtant. Quelque chose cloche. Il prend ses pizzas et s’en retourne vers le véhicule. Il regarde à nouveau. Pas de flics. À aucun endroit alors qu’il s’en trouve toujours, sur la place, près de la fontaine. À ce moment-là, une immense déflagration. De la poussière, des ombres, des hurlements. La devanture de la pizzéria est ravagée. « Un bout de sa chemise plaqué contre son nez, Fjord filme sans s’arrêter. Les morts, les blessés, les pleurs. Les yeux écarquillés, il enregistre un premier commentaire au micro de son portable ».

L’enquête commence. Trahisons, manipulations, mensonges, assassinats, jalonnent le travail d’investigations du journaliste avec, au final, sous un feu d’artifices au parfum de soufre, embrumé de violence et de cynisme, la découverte d’une vérité à la hauteur des ambitions de Ljing Ltd.

L’auteur de cet ouvrage conduit le lecteur dans un monde qui s’inscrit au-delà du seul univers d’un roman de politique-fiction ou d’un thriller. En effet, l’Europe, telle que la dessine Philippe Nicholson, s’inspire de paramètres ancrés dans le réel d’aujourd’hui comme la crise économique, sans précédent, que traversent les pays européens et les Etats-Unis, le financement de leurs dettes par les pays émergents comme la Chine et l’Inde ou encore, le déplacement des centres de gravité économiques. Comment, dès lors, ne pas réfléchir et s’interroger sur l’avenir des structures économiques qui, à ce jour déjà, suscitent l’appel, à leur chevet, du FMI et des banques centrales ainsi que sur l’impact de la modification environnementale économique sur la vie sociale et politique ? À la qualité du fond vient se juxtaposer celle d’un texte, au rythme rapide, soutenu, qui se lit avec plaisir.

 

Valérie Debieux


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A propos de l'écrivain

Philippe Nicholson

Philippe Nicholson, 38 ans et deux romans à son actif, a un parcours qui l’a ouvert très jeune aux littératures du monde, particulièrement des pays anglo-saxons. De mère écossaise, il a vécu à Londres, au Canada avant de s’installer à Paris. Cet amour du changement, il l’a gardé dans la vie active. Il a goûté à l’univers de la finance, écrit des papiers économiques, travaillé comme équipier sur des voiliers en Atlantique, fait du conseil en communication et en finance. C’est un peu toutes ces voix qu’il laisse parler dans ses écrits : le financier dans Krach Party, le journaliste dans Serenitas.

Philippe Nicholson a en tout cas toujours baigné dans deux mondes radicalement opposés : la finance, rationnelle et mathématique, et l’écriture, liée à l’imaginaire et aux émotions.

« L’écriture est pour moi un fil rouge : j’ai été un lecteur vorace, j’aime les livres, leur odeur, les pages annotées, les personnages, les auteurs. Polars, science-fiction, thriller, Dostoïevski, Blondin, Palahniuk, Harrison… »

 

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com