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Sang d'encre, Stéphanie Hochet

Ecrit par Valérie Debieux 25.03.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Editions des Busclats

Sang d’encre, février 2013, 99 pages, 11 €

Ecrivain(s): Stéphanie Hochet Edition: Editions des Busclats

Sang d'encre, Stéphanie Hochet

 

 

« Tous les empires connaissent une fin, et plus leur règne a été dur, plus leur chute est spectaculaire ».

Sang d’encre a été écrit à la Villa Marguerite Yourcenar, résidence d’écriture. Une fois de plus, Stéphanie Hochet frappe fort avec son nouvel opus, en choisissant le tatouage comme clé de voûte de son roman. Le tatouage est un phénomène de société. Grecs et Romains, déjà, tatouaient leurs esclaves.

« Les tatouages vous racontent le monde, les croyances des hommes. […] Je saurai plus sur toi quand j’aurai vu. Avec quelle image, quelle phrase profanes-tu ta peau ? […] Il n’y a pas si longtemps, seuls les mauvais sujets, hommes au passé trouble, et aux intentions dangereuses, arboraient de tels ornements. […] Chaque détail du tatouage était noté sur des fiches et permettait d’identifier les criminels ».

Tout commence paisiblement dans cette histoire. Claudio et Marilisa emmènent leur ami (narrateur de ce roman) au Musée des Antiquités de Turin. Et là, c’est la révélation. Dessinateur pour un tatoueur, l’invité du couple d’amis italiens découvre une inscription, « vulnerant omnes, ultima necat » qui l’interpelle autant qu’elle le fige. Et pourtant, c’est décidé. Cette expression latine deviendra son tatouage. De retour à Paris, son ami Dimitri s’exécute, sur le plexus solaire de son dessinateur. Plutôt dangereux quand on sait que « Le plexus solaire est un important réseau de nerfs qui contrôle tous les organes importants de l’abdomen. Le foie, le pancréas, la rate et les reins lui sont reliés. Un choc violent dans cette région peut plonger un homme dans le coma ». Prévenu, il ne revient pas sur sa décision et Dimitri tatoue son ami, d’un geste sûr.

« Toutes blessent, la dernière tue », tel est l’adage latin qu’il porte désormais en lui, sur lui, et s’ensuit dès lors une quête intérieure sur le changement que peut opérer un tatouage sur un être humain.

« Je suis le même homme. Suis-je le même homme ? Pas exactement, je porte autre chose en moi, quelque chose qui me tient à cœur – à tel point que j’ai accepté de souffrir pour qu’il m’appartienne ou me désigne ou me porte chance ou tout le contraire. Rapidement, je me suis dit que cette phrase n’était qu’à moi. Prenant conscience de l’absorption du sens par ma peau, les interrogations ont commencé ».

Sa peau transformée le métamorphose. Pour Lui. Tout change. Même son esprit. Les jours avancent. La maladie chevauche et torsade ses pensées. Les journées amplifient sa détresse. Les nuits le hantent. Comme une malédiction qui le détruit, le pourrit de l’intérieur.

« Ecrire Vulnerant omnes, ultima necat sur la peau, c’est lier l’avenir du tatoué à la signification de cette phrase, c’est décider de son destin. […] Elle est “L”. La maladie qui commence par “L”, polluant mon sang. Mon organisme connaît intimement celle qui circule sans demander l’avis de personne. Attaquant les globules, elle est responsable de mes fatigues, de mes vertiges. Elle m’use. Et si je ne fais rien, elle me tuera. Mon sang décoloré, le rouge effacé peu à peu, fluide progressivement transparent. Dans tous les manuels de médecine, il est dit qu’elle me tuera si rien n’est fait. Et je veux bien croire les manuels de médecine. J’ai acheté le traitement, l’ai posé sur ma table de nuit. Je ne l’ai pas ouvert. Il est là qui attend. Nous nous regardons ».

Stéphanie Hochet entraîne le lecteur dans un chassé-croisé entre le tatoueur, les tatoués, le narrateur et les personnages qui les entourent. Le fil de l’histoire se construit tel un puzzle, savamment agencé, et ce, de façon remarquablement écrite. Les phrases s’enchaînent dans une mélodie infernale, à rythmes cadencés. Le lecteur ne lâche jamais prise. La « folie » contagieuse du narrateur nous en donne presque le vertige. Sublime.

 

Valérie Debieux


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A propos de l'écrivain

Stéphanie Hochet

Née en 1975, Stéphanie Hochet vit à Paris. Romancière et critique, elle publie articles et chroniques dans plusieurs journaux et webmagazines (Libération, Le Jeudi, Le Magazine des livres, BSC News…) et participe à plusieurs ouvrages collectifs comme la Collection irraisonnée de préfaces à des livres fétiches (éd. Intervalles, 2009) et le Dictionnaire des séries télé (éd. Philippe Rey, 2011). Parmi ses sept romans, citons les trois derniers : Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007), Combat de l’amour et de la faim (Fayard, 2009) qui a obtenu le Prix Lilas et La distribution des lumières (Flammarion, 2010), couronné du Prix Thyde Monnier de la Société des gens de lettres 2010.

 

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com