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Rohmer en poèmes (17) Le Genou de Claire

Ecrit par Matthieu Gosztola 03.07.15 dans La Une CED, Ecriture, Création poétique, Côté écrans

Rohmer en poèmes (17)  Le Genou de Claire

 

Nous en sommes restés à mon retour au château : je reprends mon récit.

Je n’eus que le temps de faire une courte toilette, & je me rendis au


salon, où ma belle faisait de la tapisserie, tandis que le curé du lieu

lisait la gazette à ma vieille tante. J’allai m’asseoir auprès du métier.


Des regards, plus doux encore que de coutume, & presque caressants,

me firent bientôt deviner que le domestique avait déjà rendu compte


de sa mission. En effet, mon aimable curieuse ne put garder plus long

temps le secret qu’elle m’avait dérobé ; &, sans crainte d’interrompre un

vénérable pasteur dont le débit ressemblait pourtant à celui d’un prône :

« J’ai bien aussi ma nouvelle à débiter », dit-elle, & tout de suite elle ra


conta mon aventure, avec une exactitude qui faisait honneur à l’intelligence

de son historien. Vous jugez comme je déployai toute ma modestie : mais


qui pourrait arrêter une femme qui fait, sans s’en douter, l’éloge de ce qu’

elle aime ? Je pris donc le parti de la laisser aller. On eût dit qu’elle prêchait


le panégyrique d’un saint. Pendant ce temps, j’observais, non sans espoir,

tout ce que promettaient à l’amour son regard animé, son geste devenu plus


libre, & surtout ce son de voix qui, par son altération déjà sensible, trahissait

l’émotion de son cœur. A peine elle finissait de parler : « Venez, mon neveu,


me dit Mme de Rosemonde ; venez que je vous embrasse ». Je sentis aussitôt

que la jolie Prêcheuse ne pourrait se défendre d’être embrassée à son tour. Ce


pendant elle voulut fuir ; mais elle fut bientôt dans mes bras ; &, loin d’avoir la

force de résister, à peine


lui restait-il celle de se sou

tenir.


Elle continuait à pleurer ; elle cherchait un mouchoir ; elle n’en avait

pas ; je lui ai tendu le mien. Elle s’est tamponnée vaguement les yeux ;

 

elle a fait le geste de me le rendre ; je lui fais le signe de le garder. Je

suis sûr qu’à ce moment-là elle devait me haïr. Si j’avais essayé de la

 

toucher, ou même d’ouvrir la bouche, elle aurait crié : « laissez-moi ».

Alors, je suis resté là, comme ça, un instant, à la regarder pleurnicher.

 

Très gêné. Content que mon coup ait porté. Mais en même temps un

peu écœuré. Oui, j’avais honte d’avoir été jusqu’à la faire pleurer. Ou

 

plutôt j’avais honte pour elle. & je pensais qu’elle devait avoir honte

de s’être laissée aller à pleurer devant un étranger. & ça me gênait.

 

Ça me gênait d’autant plus que je la sentais prête à refuser toute

consolation. Elle n’aurait pas supporté que je lui prenne la main,

 

l’épaule. Que je la serre contre moi. Du moins, c’est ce que je

pensais. Bref, elle était assise en face de moi, une jambe allongée,

 

l’autre repliée. Le genou aigu. Étroit. Lisse. Fragile. A ma portée. A

la portée de ma main : en bref, elle était placée de telle façon que je

 

n’avais qu’à l’étendre pour toucher son genou. Toucher son genou était

la chose la plus extravagante. La seule à ne pas faire. En même temps

 

la plus facile. En même temps que je sentais la facilité et la simplicité

du geste, j’en sentais aussi l’impossibilité. Tu sais, comme si tu es au

 

bord d’un précipice, que tu n’as qu’un pas à faire pour sauter dans le

vide, & que même si tu veux le faire, tu ne peux pas. Il m’a fallu

 

du courage, tu sais. Beaucoup de courage, vraiment. Dans ma vie je

n’ai jamais fait quelque chose d’aussi héroïque. Tout au moins d’aussi

 

volontaire. C’est même la seule fois que j’ai accompli un acte de volonté

pure. Je n’ai jamais éprouvé à ce point le sentiment de faire quelque chose

 

parce qu’il le fallait. Parce qu’il fallait le faire, n’est-ce pas ? Je te l’avais pro

mis. J’ai mis ma main sur son genou, d’un mouvement rapide et décidé, qui

 

ne lui a pas laissé le temps de réagir. La précision de mon geste a prévenu

sa riposte. Elle m’a simplement jeté un regard. Un regard indifférent, à peine

 

hostile. & elle ne m’a rien dit. Elle n’a pas repoussé ma main. Elle n’a pas dé

placé sa jambe. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Ou plutôt si.

 

Tu vois, si je l’avais frôlée du doigt, si j’avais essayé de caresser le front, les

cheveux, elle aurait sûrement esquissé un mouvement de recul. Mais mon

 

geste était trop inattendu. Elle l’a pris je suppose pour le début d’une attaque

qui ne vint pas. Alors elle s’est trouvée rassurée. Le geste

 

que je croyais un geste de désir, elle l’avait pris, elle, pour un geste de

consolation. Une sorte de paix s’est installée en moi. Mêlée à la crainte

 

de ne pouvoir maîtriser

cet instant.

 

– Ton histoire est

charmante. Mais

 

parfaitement anodine. Il n’y a pas d’autre

perversité que celle que tu prétends y mettre.

 

Matthieu Gosztola

 

« Six contes moraux », V, Le Genou de Claire (1970)

Réalisation : Éric Rohmer, assisté de Claude Bertrand, Claudine Guillemin et Lorraine Santoni.

Scénario : Éric Rohmer, d’après une idée originale d’Alfred de Graaff.

Image : Nestor Almendros, assisté de Jean-Claude Rivière et Philippe Rousselot.

Électricité, machinerie : Jean-Claude Gasché et Louis Balthazard.

Script : Michel Fleury.

Régie générale : Alfred de Graaff.

Photos de plateau : Bernard Prim.

Son : Jean-Pierre Ruh, assisté de Michel Laurent.

Montage : Cécile Decugis, assistée de Martine Kalfon.

Production : Pierre Cottrell et Barbet Schrœder (Les Films du Losange).

Interprétation : Jean-Claude Brialy (Jérôme), Aurora Cornu (Aurora), Béatrice Romand (Laura), Laurence de Monaghan (Claire), Michèle Montel (MmeWalter), Gérard Falconetti (Gilles), Fabrice Luchini (Vincent), Sandro Franchina (l’Italien au bal), Isabelle Pons (Lucinde).

Distribution : Columbia.

Date de sortie : 12 décembre 1970.

Durée : 105 mn.

Format : 35 mm, couleur, 1,33.

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com