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Pseudo, Ella Balaert

Ecrit par Martine L. Petauton 14.12.11 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Myriapode

Pseudo, Editions Myriapode septembre 2011. 144 p. 18 €

Ecrivain(s): Ella Balaert Edition: Myriapode

Pseudo, Ella Balaert

Exister, autre que soi ; se cacher derrière une identité, ou un pseudo ; être, pour quelques heures, pour quelques mois, celui qu'on aurait aimé incarner - ou détester, c'est selon... vieille comme le monde, la manœuvre… Inversion des rôles ; fête des fous, carnavals du Moyen Age - le futé - qui, pour une paire d'heures, faisait du manant, un seigneur. Masques, à longueur  d'année dans la Venise en décomposition du 18è siècle des sons/Vivaldi. Et encore et surtout, vieille comme la littérature, l'amusette ; car, « je », sachant écrire, peut, tout à loisirs, être « tu », ou « il »...

Ella Balaert sait tout ça, et son bagage culturel ruisselle des masques - jolis loups de couleur - et des yeux, plus sombres, plus inquiétants, de la couverture de son « Pseudo ». On comprend, d'entrée de jeu que sur son bureau d'écriture, il y a - empoussiéré ou connu par cœur, on ne sait - «  Les liaisons dangereuses », et peut-être aussi le «  Nous sommes cruels » qui avait valu, il y a peu, à Camille De Peretti, un joli succès de librairie... Mais, depuis quand faudrait-il que cela puisse castrer une autre écriture, quand il s'agit des fondements de la personne humaine.

C'est alors que tout change… pour que rien ne change. La lettre LVII (le vicomte à la marquise) ; 2 pages serrées, « De … ce 5 septembre 17** » du Choderlos, devient :  « 09h56 ; de : Ulysse (pseudo) à Eva (pseudo) ; objet : badinages ». 5 petites lignes au parfum de messagerie, dont un PS fondamental « à propos, de quelle couleur ; vos rideaux ? »

Là où Merteuil manipulait Vermont, avec - on l'imagine - ces pincettes en vermeil, dignes des tables de Versailles, mais coupantes comme la mort : « avancez donc, Vicomte. Songez que si vous n'avez pas cette femme, les autres rougiront de vous avoir eu » ; ici, dans le cliquetis sobre des messageries, on se désennuie à la Bovary, on s'amuse, on fait dans le jeu de rôle.

Trois femmes (ce ne peut-être que dans l'imagination singulière et perverse des personnes du Sexe, que peut naître pareille machination, semble nous dire Balaert, en souriant, j'espère) trois démones, donc, déguisées en femmes ordinaires, inventent un avatar - Eva, Eve, ah ! ah ! - Et un Ulysse dont on pensera longtemps qu'il n'est, le pauvre, qu'un homme piégé. Correspondance - bateau, d'abord, puis inévitablement d'une autre nature. Rythme rapide du jeu vidéo, de ces «  Second life » dont l'implacable sournoiserie fait froid dans le dos. Tout le livre est écrit, avec la précision et la concision sans poésie des messageries ; ça cliquette à un train d'enfer, et, au fur et à mesure, on se prend à avoir peur : «  mais où est le frein ? Et le signal d'alarme, au fait ? »

D'autant que Balaert en rajoute, en glissant dans cette première correspondance, une autre, non moins angoissante ; celle des 3 Parques entre elles ; c'est ainsi qu'on passe du complexe au compliqué, et - vous vous en doutez - à l'inextricable. Il y a dans cette affaire quelque chose du «  travail » un peu de naissance, un peu de deuil, qui accouche, au bout, et de surprises, et de drames.

Et l'une d'avouer : « j'en ai eu marre, tout à coup, de ce fat d'Ulysse, de cette midinette d'Eva, de ses tournures maniérées, de notre petit jeu… j'ai trouvé cela petit… mais je ne vais pas casser votre joujou... »... l'envie (de l'Alice au pays des merveilles, de l'Orphée ?) de rencontrer l'objet des mails, de lever le masque, submerge la fin du livre, dans une sorte de verdâtre cher à Venise.  Ella Balaert, mine de rien, montre au passage qu'elle sait  donner un son qui trouverait sa place chez Laclos : « réalité … les chaussettes au sol. Les ronflements. L'odeur des aisselles après l'effort. Les souvenirs anciens. La peur de l'avenir. La décomposition jour après jour. Et, un soir, la mort »

« Pseudo » dans ses pages aérées, rythmées par les heures de départ des mails, comme dans une curieuse et moderne partition musicale, tient son rôle dans ces « liaisons et autres cruautés » virtuelles, nous renvoyant, bien plus qu'à ce cher FBook ( « t'as combien d'aaamis ? » ) au plus profond de nous mêmes.


Martine L. Petauton


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A propos de l'écrivain

Ella Balaert

Après des études de lettres, Ella Balaert travaille dans la communication. Ella Balaert se consacre depuis à temps plein à l'écriture, pour adultes (roman chez Zulma, nouvelles chez Surtis, Chardon bleu...) et pour jeunes.

 


A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

Responsable du comité de rédaction

 

Chargée des relations avec les maisons d'édition

Présidente de l'association "Les amis de la Cause Littéraire"

Martinelpetauton@lacauselitteraire.fr

 

Professeure d'histoire-géographie

Rédactrice en chef du Webmag "Reflets du Temps"

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)