Profession balance, Christopher Goffard

Identification

Profession balance, Christopher Goffard

Ecrit par Yan Lespoux 12.05.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Rivages/noir, Roman, Polars, USA

Profession balance (Snitch Jacket, 2007), trad. USA par Jean Pêcheux, Ed. Rivages/Noir, Avril 2012, 384 pages, 10,65 €

Ecrivain(s): Christopher Goffard Edition: Rivages/noir

Profession balance, Christopher Goffard

« C’est mon unique talent : écouter puis archiver ce que j’entends grâce à des trucs mnémotechniques que j’ai appris dans des revues (parce que quand des gars discutent de choure, on n’a pas trop intérêt à être vu en train de prendre des notes). Dans ma tête, il y a une immense baraque de planteur sudiste, elle compte au moins 10000 pièces, dans lesquelles j’entrepose tout ce que je ramasse : les surnoms des mecs du milieu, leurs complices, leurs piaules, les rues où ils se croisent, leurs modèles de bagnoles, leurs copines, leurs maquereaux. Le Fabuleux Palais de Mémoire de Benny Bunt, je l’appelle, et au fin fond ces chambres, il y a tout un merdier : des recettes de cocktails ratés, des limericks boiteux, des mots incompréhensibles issus de calendriers vieux de quinze ans, des données concernant des as de la batte morts et enterrés depuis longtemps, les trucs qui branchaient (et débranchaient) les playmates des années quatre-vingt. Parfois, je préfèrerais évacuer tout ça pour faire de la place à de meilleurs locataires. Une mémoire pareille, c’est peut-être classé assez bas dans la liste des dons qu’un homme peut recevoir, mais ça me rend redoutable au Trivial Pursuit, surtout que j’ai mémorisé depuis longtemps toutes les cartes de la pioche. Et puis ça aide à payer les factures.

Je suis une balance ».

Benny Bunt, donc, a une mémoire d’éléphant qui lui permet de gagner à coup sûr au Trivial Pursuit. Voilà un don qui, utilisé à bon escient, aurait sans doute pu lui permettre de faire quelque chose de sa vie. Mais Benny est un loser qui végète au Mardi Gras, un rade pourri du comté d’Orange, et met ses formidables capacités mnémotechniques au service de la police.

Benny se rêve superflic faute de pouvoir être un super héros, mais se trouve quelque peu empêché par un casier judiciaire garni d’arnaques minables. Il est donc devenu une balance professionnelle. Avec sa mémoire, pas difficile de retenir ce que se disent tous les losers qui traînent au Mardi Gras : petits deals, vols de ballons de volleyball, port d’arme illégal, trafic de pantalons modèle Chuck Norris avec entrejambe large pour pouvoir coller des coups de pieds retournés sans se coincer les bijoux de famille…

Jusqu’au jour où le légendaire Mad Dog Miller débarque. Mad Dog, c’est plus d’un quintal de bidoche monté sur des jambes pas plus grosses que des allumettes, une collection de tatouages de prison et de cicatrices. C’est le type qui se serait évadé d’un camp de prisonniers du Viêtnam en tuant tous les gardiens avec la baguette qu’ils lui avaient imprudemment donnée pour manger sa ration de riz. C’est le type dont Benny rêve de devenir l’ami. Et qui va bien entendu lui attirer les pires ennuis.

Incontestablement, on peut dire que Christopher Goffard a plutôt réussi son premier roman. Le rythme est enlevé, les personnages sont de magnifiques losers, pathétiques mais émouvants à leur manière et, surtout, Goffard navigue avec adresse sur ce fil ténu qui peut faire basculer d’un moment à l’autre son livre de l’humour cynique vers le roman noir. Un basculement que l’on sent venir inéluctablement tout en se bidonnant en écoutant les histoires rocambolesques de Mad Dog et le récit peu objectif de Benny. Car derrière le vernis de cette rigolade faussement joyeuse, on sent bien que ce sont des vies qui se jouent ou achèvent de se jouer dans ce trou miteux. Autant de bons points qui font oublier quelques digressions un peu longuettes et un retournement final qui, lui aussi traîne peut-être un peu en longueur. En définitive, voilà un roman bien réjouissant et, pour une fois, on ne peut qu’être d’accord avec la quatrième de couverture qui ose la comparaison avec un film des frères Coen. Si ce devait en être un, ce serait sans doute un hybride de The Big Lebowsky et de Fargo, ce qui n’est pas peu dire.

 

Yan Lespoux


  • Vu : 2085

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Christopher Goffard

Journaliste au St Petersburg Times puis au Los Angeles Times, Christopher Goffard s’est intéressé à la manière dont la justice est rendue, sujet qui lui a valu d’être finaliste pour le prix Pulitzer, ainsi qu’aux volontaires qui patrouillent le long de la frontière mexicaine ou encore aux gangs de prisonniers. Profession balance est son premier roman.

 

A propos du rédacteur

Yan Lespoux

 

Tous les articles de Yan Lespoux

 

Rédacteur

genres : roman noir, littérature américaine - histoire -

éditeurs suivis : Métailié, Seuil, Rivages, Gallimard.

Yan Lespoux, enseignant, docteur en histoire contemporaine.

Tient un blog consacré au roman noir et au polar (www.encoredunoir.com)