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Poème, Roger Giroux (par Ahmed Slama)

Ecrit par Ahmed Slama 19.11.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie

Poème, Roger Giroux, Théâtre Typographique, 2007, 176 pages, 18 €

Ecrivain(s): Roger Giroux

Poème, Roger Giroux (par Ahmed Slama)


Dès l’ouverture de l’ouvrage une question se présente à nous, et que pose l’excellente présentation de Jean Daive, ce Poème, que nous nous apprêtons à découvrir donc, existe-t-il ?

Comme tant d’autres œuvres, inachevées ou reconstituées à partir de manuscrits d’auteurs et qui toutes, à leur manière, renouvellent cette question toujours sans réponse ; qu’est-ce qu’un roman ? Un essai ? Un Poème ? Pensons au Contre Sainte-Beuve qui pour Marcel Proust n’aurait pas été publié ainsi, sous la forme d’un pamphlet. Livre intégralement construit par l’éditeur De Fallois, ou encore La Recherche elle-même, projet demeuré donc inachevé.

Poème de Roger Giroux faisant partie de ces œuvres inachevées, seuls quelques fragments ont été publiés anthume. C’est aux éditons du Théâtre Typographique et à Jean Daive que nous devons la reconstitution du grand projet de l’auteur de L’arbre et le temps ; donner à ce Poème non pas corps, mais pages, et quelles pages…

Un entonnoir langagier :

Jamais nom d’un éditeur n’a si bien porté la matière d’un texte. Ce qui se déploie tout au long de ce Poème n’est autre qu’un véritable théâtre, non pas simplement de la langue, mais du langage. Tout un dispositif où nous, lecteurs, nous nous trouvons pris, un abîme. Ou pour reprendre les mots du poète même, un entonnoir. Ces mots qui, d’abord, parsèment l’espace blanc. Quelques vers, quelques mots tracés dans l’espace et qui figurent tout un imaginaire,


Disait l’arbre sous la cendre

l’image

et le temps qui mesure

où je suis

lieu seul

qui ne me brûle pas


Au fil de notre lecture, ils ne cesseront de se dissiper, s’échapper, comme ce tapis que l’on tire sous nos pieds, nous laissant, nous, seuls à choir dans l’entonnoir de Roger Giroux. Une chute non pas dans le noir, mais dans le blanc de la page, ceux des traits aussi ; dessins.

Progressive, s’abolit la frontière encore aujourd’hui entretenue entre écriture et image. Le poème est image. L’écriture est image par le verbe et le langage de Roger Giroux. Dans cet entonnoir où immanquablement nous prennent la disposition typographique, les agencements de la page. La table, se trouvant en fin d’ouvrage, figurant à elle seule un poème.

Une mue des traits, de l’écrit à l’image.

Par ce travail singulier sur le langage, la disposition et l’agencement typographique ou simplement graphique. Roger Giroux, lui qui « aime profondément la peinture : Jean Hélion, Kandinsky et ses textes, Klee et ses écrits, surtout Matisse » (1), fait de son langage peinture. Quelques vers, des mots, un cadre, et voici, une émotion toute singulière qui nous étreint.

Loin d’être simplement des effets, tout ceci nous entraîne vers un ailleurs. Une mue de l’écriture. Ces traits qui forment les lettres, les mots, les vers, qui font Poème. Voilà qu’ils se distordent, s’enchevêtrent pour enfin constituer l’image. Ou pour reprendre l’expression de Jean Daive « Roger Giroux parvient à désillusionner le vers » (2). Nous menant dans un ailleurs, continu des mots et des images que toute une mythologie a rompu. Continu que Roger Giroux, par ces pages mêmes, rétablit.


Ahmed Slama


(1) Extrait de la présentation de Jean Daive

(2) Idem.

 

 


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A propos de l'écrivain

Roger Giroux

 

Roger Giroux est né en 1925. Traducteur émérite de l'anglais (Lawrence Durrell, Henry Miller, Edna O’Brien), éditeur auprès de Marcel Duhamel à la « Série noire », il reste l'auteur de « un ou deux livres », comme il l'écrit à Pierre Rolland, un ami d'enfance, au tout début de sa carrière.
L'arbre le temps, paru au Mercure de France, obtient le prix Max-Jacob en 1964, et Poème, livre resté inachevé à la mort de l'auteur, fut édité par Jean Daive au Théâtre Typographique en 2007.

À la mort de Roger Giroux en 1974, Jean Daive découvre en effet correspondance, textes dactylographiés (« Lieu-Je » et « Lettre » publiés à la suite de la réédition de L'arbre le temps en 1979) ainsi que divers cahiers et carnets d'écriture, parmi lesquels se détache Journal d'un Poème.

 

A propos du rédacteur

Ahmed Slama

 

Ahmed Slama,

Agenceur de mots littéraire : finaliste du Prix du Jeune Ecrivain Français 2015 et 2016, lauréat du prix de la revue Rue Saint-Ambroise, retrouvez son feuilleton Topologie des Clopes. Agenceur de mots journalistique au BondyBlog. Il se propose, chaque semaine, de cartographier le réseau littéraire numérique à travers sa chronique, LittéWeb, à retrouver dans La Cause Littéraire.