Identification

Pierre Drieu la Rochelle, Jacques Cantier

Ecrit par Frédéric Saenen 11.06.11 dans Les Livres, Critiques, Perrin

Pierre Drieu la Rochelle, 320 p., 22 €.

Ecrivain(s): Jacques Cantier Edition: Perrin

Pierre Drieu la Rochelle, Jacques Cantier


Quelles images conservons-nous de Pierre Drieu la Rochelle aujourd’hui ? Celle du dandy qui pansa les plaies héritées de son expérience guerrière en se couvrant de femmes ; celle, surtout, de l’écrivain fasciste qui s’engagea sur les voies de la collaboration et se suicida pour échapper à ses épurateurs. La biographie que signe Jacques Cantier n’apporte pas à proprement parler d’éléments nouveaux à la connaissance du « feu follet » de la littérature française. Elle offre cependant une recontextualisation précise, accessible mais sans simplisme, de cette trajectoire hors du commun, ainsi qu’une synthèse qui fait ressortir, au-delà de la complexité confondante de Drieu, la permanence de sa pensée et de ses engagements.

Les maîtres mots de ce travail sont bien ceux de clarté et de neutralité. Dans une prose dénuée de toute affèterie – les biographes qui s’attaquent à de grands auteurs ont parfois la fâcheuse tendance de vouloir se faire styliste plus qu’à leur tour – Cantier explore dès les origines les ressorts d’une conscience torturée. Il dépeint le climat d’une enfance marquée par des pulsions autodestructrices, baignant dans un environnement parental tendu, voire violent, et revient sur les épisodes traumatiques que le romancier avait évoqués lui-même à la pointe sèche dans État civil.

Mais le choc décisif a lieu au « feu » dès le début du premier conflit mondial. Drieu vit le combat comme une véritable révélation de ses potentialités physiques et spirituelles, et qui lui permet, bien mieux que la philosophie ou l’érotisme, d’accéder aux zones supérieures de son être. Cantier rappelle à ce propos le parallélisme, déjà mis en évidence par les travaux de Julien Hervier, entre Drieu et Jünger ; deux hommes qui, de part et d’autre de la ligne de front, éprouveront la transformation radicale de l’idéal guerrier dont ils sont les tenants, comme héritiers de valeurs chevaleresques médiévales, en une industrie de mort massifiée.

Cantier retrace bien sûr l’évolution de Drieu, avec le moment symbolique du 6 février 1934, l’adhésion au PPF de Doriot et le rapprochement avec l’Allemagne, amorcé bien avant la débâcle de 1940 et fondé sur une amitié ancienne avec Otto Abetz. L’évocation de Cantier met cependant en évidence une donnée souvent négligée quand il s’agit d’aborder Drieu : la profonde cohérence de son parcours et de ses choix. Une idée directrice le guidera, celle de l’Europe. Au prisme de cette entité, Drieu pensera la France, l’Occident, la civilisation. C’est elle aussi qui lui tiendra lieu de fil d’Ariane dans le dédale des idéologies qui foisonnèrent dans les années 20 et 30. Surréalisme, fascisme, communisme, maurrassisme… Il n’est en effet pas un courant littéraire ou politique à propos duquel il ne lui ait été donné de s’exprimer, à la faveur soit de ses amitiés (on sait ses relations avec Aragon, Malraux ou Berl) soit de ses réflexions personnelles.

Car – et c’est un deuxième point que Cantier met très bien en exergue, comme pour trancher avec l’image persistante du dilettante mondain – Drieu fut un infatigable travailleur. En attestent d’innombrables articles de critique ou d’opinion, des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre, des préfaces, enfin de nombreux écrits intimes tels que son journal, sa vaste correspondance ou sesNotes pour un roman sur la sexualité. Peut-être Cantier emballe-t-il un peu hâtivement les considérations religieuses du dernier Drieu, tout comme il a tendance à n’identifier son antisémitisme qu’à une forme de « délire » ; ne pourrait-on plutôt taxer Drieu d’avoir dissimulé, sous des dehors de faux apathique, un tempérament passionné jusqu’à l’extrémisme, un polémiste qui se laissait volontiers aveugler par ses colères et les assumait quitte à être pris en flagrant délit de mauvaise foi, un esprit en perpétuel bouillonnement ? Un peu comme s’il n’avait quitté sa tranchée qu’en mars 1945, après avoir troqué entre-temps la baïonnette pour la plume…

Dans la NRF de janvier 1925, Ramon Fernandez écrivait : « Drieu est celui qui, dans une épidémie, est frappé plus complètement, plus définitivement que les autres – celui qu’il ne fait pas quitter d’une semelle si l’on veut comprendre ». Avec certes l’entrée prochaine à la Pléiade, mais aussi grâce à des travaux de l’aune de celui que propose Jacques Cantier, il viendra un moment où, sans le réhabiliter pour autant, on reviendra à Drieu comme à l’un des écrivains les plus doués de sa génération. Ou en tout cas le plus représentatif d’une volonté d’affronter le réel via l’écriture, quitte à plonger sa plume dans l’encrier de ses tripes.


Frédéric SAENEN


  • Vu : 2561

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Jacques Cantier

Jacques Cantier, né le 16 mars 1967 à Perpignan, est un historien français, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université Toulouse-Le Mirail.

A propos du rédacteur

Frédéric Saenen

Poète, critique littéraire pour Le Magazine des Livres, Gavroche

- Le Bulletin célinien, ou sur le site Parutions.com En 2010, il publiera

- Un « Dictionnaire du pamphlet en France » aux Editions Infolio ainsi qu'un recueil de nouvelles aux Editions du Grognard.