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Pibe de oro, par Raphaël Rouxeville

Ecrit par Raphaël Rouxeville 10.07.18 dans La Une CED, Ecriture, Création poétique

Pibe de oro, par Raphaël Rouxeville

 

La vague arrive lente

Une balle flottante s’élève

Hou-ou-ou-Hou-ou-ou…

Arrêtée

La rumeur

… Hou-ou-ou…

 

Dans le cratère de Mexico

C’est l’instant – c’est nos quinze ans

La seconde céleste

Tes jardins en suspens

… Hou-ou…

 

la seconde blanchit la pelote

Couleurs fades de foules

Bleues Coca-Cola

C’est le fog aztèque

dans le temps qui se perd

… Hou…

 

dans l’écran un peu brume

comme un morceau d’hiver

dans la fournaise aztèque

remonté des Falklands

 

La pelote ?

La main d’un nain la boxe

Là, maintenant, regarde

Juste avant les gants noirs

Arrêt sur son

… Hou…

 

Ouverture / fermeture

Ouverture / fermeture

Ouverture / fermeture

Rafales à deux à l’heure

Téléobjectifs

Clic-Clac

 

La boule roule

Enjambe le Prévu et la Loi

Et file aimante aux filets des légendes

Clic-Clac

 

… Hou-haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!

 

C’est le temps qui reprend !

 

C’est Mexico – year nineteen eighty-six – halo d’après-midi

Victor Hugo Moralès, le commentateur argentin, a vu

Et perdu l’usage de la parole

L’or a jailli, c’est emmerdant, à la paume d’un maraudeur

Et c’est la face noire du cerf-volant, el barrilete, comme il l’a surnommé

Qui imprime tous les écrans du monde

 

INGLATERRA : 0 – ARGENTINA : 1. Il dit, Moralès, aux rives de l’aphasie

Gamin en or et main du diable, génie truqueur, cocaïne, call-girls

Capable du pire,

Du meilleur

Toujours ubique, par préférence

Latino-shakespearien, dès l’origine

 

L’homologue italien de Moralès adule aussi El Pibe, petit roi de Naples.

Et la RAI est à peine plus loquace… Incontestabilamente con la mano

… Incontestabilamente con la mano

Petite, toute petite la voix

 

Les filles de Buenos Aires planquent un sourire derrière leurs ongles peints

 

Dans la cabine des reporters anglais, on ne décolère pas.

… Someone has stolen the Crown jewels

On dirait bien, oui

Au fait, moi, où sont mes shillings ? Ceux de ma collection ?

Toujours dans la boîte à chaussures, hein ?

 

La BBC ne le dit pas

Mais Thatcher sous quinzaine

Pour cet affront

Va réveiller la reine

Et déterrer Churchill

Leur renvoyer, c’est sûr, la Royal Navy

 

Dans la torpeur du ciel aztèque passent des cohortes d’anges

Qui portent des calots blancs de fusiliers-marins

Love Mummy tatoué sur les biceps

La terre entière regarde ses pompes, en silence

 

 

Mais l’or maintenant, va cracher

L’or, c’est sûr

L’or, folie d’art, je te l’assure, en dribbles du Vésuve

Por el gol del siglo

 

Despuès the hold up of the century

 

Victor, allez, c’est maintenant, reprends le micro, allez Moralès, c’est reparti !

– et ça repart à cent à l’heure –

 

… Ahi la tiene Maradona… Lo marcandos

 

Là, regarde, là, regarde-le

Il les amuse

 

… Pisa la pelota Maradona

 

– cent-cinquante à l’heure –

 

… Arranca por la derecha, el genio del futbol mundial

 

Regarde ça, regarde ce qu’il leur fait

Il les rend fous, la misère

 

… y deja el tercero, y va tocar para Burruchaga

 

– deux-cents à l’heure –

 

Aucun téléobjectif ne peut le suivre cette fois

 

… Siempre Maradona !

Mais la voix de Victor Hugo Moralès, si

– à deux cent-cinquante – trois-cents à l’heure, la voix

 

Pour un poème del fuego

Y por el gol del siglo

 

– quatre-cents à l’heure –

 

… Genio ! Genio ! Genio !… une souris se faufile dans un troupeau de chats

… Ta-Ta-Ta-Ta-Ta-Ta …

Y

Gooooooooooooooooooooooooooooolll !

GolaaaaaaaaZoooooooo !!!! Diegoooooo !!!

Quiero llorar… Dios Santos… Viva el futbol !

 

Et Moralès en effet se met à pleurer au micro comme un gamin

Devant tout le monde

 

INGLATERRA : 0 – ARGENTINA : 2. Il dit, Moralès, aux rives de l’apoplexie

 

… Es para llorar, perdonenme

 

Mais non, no te sientas mal, Moralès

Mar del Plata aussi dégueule son rimmel et sa cerveza

 

Pour qu’on voie leur ventre doré, les chicas ont fait un nœud

Au bas de leur maillot de l’Albiceste

 

Partout sur les places argentines, dans les cafés, les télé-asados

En el barrio y la pampa

On saute, on danse, on rit aux larmes, comme toi, Moralès

 

Tu redescends un peu, Moralès – à trois-cents à l’heure, quand même

 

Maradona, en una corrida memorable en la jugada de todos los tiempos

 

Et là, au micro, Moralès, tu deviens Vinicus de Moraès – tu va bientôt nous sortir la guitare

En vrille, tu renais, te la joues Pablo Neruda, éructes

 

… Barrilete cosmico ! De que planeta viniste ?

 

O ! Cerf-volant cosmique ! Mais de quelle planète viens-tu ?

… Para dejar en el camino a tanto inglès, para que el pais sea un puno apretado,

gritando por Argentina… Diego Armando Maradona ! De que planeta viniste ?…

… Gracias dios por el futbol, por estas lagrimas…

… Por este…

 

Merci pour tes larmes, Victor Hugo, va

Pour Diego et pour Neruda

Ouais, gamin en or et main du diable

Génie truqueur, cocaïne, call-girls

Torero habillé de lumière par Adidas

Un cerf-volant sur nos quinze ans

 

De quelle planète viens-tu, barrilete cosmico ?

 

Si l’or a craché, folie d’art, en dribbles du Vésuve

Ouais, l’or jaillit aussi, fleuri, à la paume d’un maraudeur.

 

Raphaël Rouxeville

 


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A propos du rédacteur

Raphaël Rouxeville

 

Raphaël Rouxeville est professeur de Lettres. Il est titulaire d’une maîtrise sur les rapports entre l’œuvre de Rimbaud et la chanson. Sa poésie a été publiée en revue, depuis janvier 2017, dans Terre à Ciel, Le Capital des mots, Lichen et Décharge.