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Photo couleur (2)

Ecrit par Anne Gosztola 13.02.12 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Photo couleur (2)


Très rapidement, non seulement La Graca avait fini par oublier le motif premier qui l’avait menée là, mais ce qui, auparavant, constituait sa vie commençait maintenant à s’estomper. D’ailleurs, ce n’était pas très difficile. Pas d’ami, pas d’amant, pas d’enfant, elle s’était dévouée à la police sans en tirer d’autre reconnaissance que l’imposition d’une retraite anticipée. Ne restait plus que sa vache.

Seuls comptaient maintenant les moments passés à la boutique. Au fur et à mesure des semaines qui passaient, elle en ressortait de plus en plus tard, le cerveau rincé et lessivé, le corps en manque. Les factures s’accumulaient dans une boîte aux lettres qu’elle n’ouvrait plus, la poussière tapissait lentement sa maison, assombrissant des pièces dont elle ne se servait plus. Un matin, elle croisa un ancien collègue qui ne la reconnut pas. Un autre jour, faisant la queue à la boulangerie, elle s’étonna qu’on oubliât de la servir. Un soir, elle omit de nourrir Magda. S’en rendit compte le lendemain à son réveil, fut prise de remords, courut à moitié nue jusqu’au pré, voulut serrer la vache contre son torse et n’attrapa que l’air. Magda, dans un long mugissement plaintif, s’était réfugiée à l’autre bout du champ. Parfois, elle se sentait si lasse qu’elle en négligeait de manger, ou bien de se laver. Elle se traînait alors jusqu’au salon et affalait son corps sur le canapé avachi, plongeant aussitôt dans une léthargie dont la rigidité ressemblait à la mort.

A ces moments son sommeil se peuplait de cauchemars, images de monstres carnassiers, de longues mains blanches aux ongles crochus, de dents de loup rougies qui défiaient la lune. Et elle avait beau se débattre contre ces visions, celles-ci l’écrasaient chaque fois davantage, la tenant si serrée qu’elle ne pouvait se mouvoir pour les faire fuir, l’obligeant à supporter leur pénétration toujours plus drue et acérée, une pompe qui la vidait de sa substance.

 

Un matin, alors qu’elle poussait pour la énième fois la porte de la librairie, elle trouva le vieil homme, dérogeant à leurs habitudes, en train de remettre en ordre les rayonnages. La librairie était lumineuse, le vieux semblait rajeuni et fringuant, mouvant son corps avec une légèreté qu’elle ne lui connaissait pas. La bouche de La Graca s’écarquilla. Sûr, quelque chose avait changé. Elle respira avec force et sentit sa poitrine palpiter. L’atmosphère s’était étoffée, remplie d’une énergie nouvelle. Se pourrait-il qu’elle ne s’en aperçoive que maintenant ?! Pourtant, à y réfléchir, il y avait eu des signes. N’avait-elle pas remarqué, cela faisait quelque temps déjà, que des clients passaient la porte pour les déranger dans leurs discussions, toujours un peu plus présents.

La fatigue la saisit ; elle allait pour s’asseoir, lorsque le vieux l’arrêta d’un geste. « Il faut vous reposer. Vous ne pouvez plus revenir ici ». Son ton était amical mais ferme, définitif, sans appel.

Faisant barrage de son corps et sans la toucher, il la poussa dehors. « Je suis désolé. C’est impardonnable. Vraiment. J’aurais dû m’en rendre compte avant », souffla-t-il avant de refermer la porte.

 

La Graca fit quelques pas dehors, avança, recula, tourna en rond comme un animal en cage. Il venait de lui retirer sa raison d’être, et ce, sans lui en expliquer le motif, la laissant seule, abandonnée. Et maintenant elle ne savait plus où porter ses pas. Rentrer chez elle ? Mais pour quoi y faire ?! Qu’avait-elle fait, ou dit, qui aurait pu lui déplaire ? L’avait-elle déçu ? Ne s’était-elle pas montrée suffisamment à la hauteur ? Leurs discussions n’avaient-elles rien su lui apporter ? S’en était-il finalement lassé ? Un flot d’injustice lui souleva le cœur. Rejetée comme une fille de rien ! C’est ce qu’elle était sans doute ! Mais ne pas savoir, ne pas l’entendre de sa bouche, de cette bouche qui lui avait tant appris, tant apporté, ça, elle ne pouvait le supporter.

Saisie par la colère elle fit soudain demi-tour, fonça dans la boutique et déboula sur le vieux. Des cris, des gémissements, des pleurs. Devant la froideur du vieux elle se traîne, s’accroche aux meubles, aux livres, les éparpille. Elle lui avoue son amour, elle qui ne s’est jamais attachée, qui n’a jamais su, jamais voulu, elle lui déballe son sentiment comme on crache une insulte. La rancune la transperce, s’infiltre dans ses chairs, lui tord le ventre. Comment a-t-il pu lui avoir fait espérer une complicité, une présence ?! Etait-ce pour mieux la lui ôter ? A elle qui n’attendait rien d’autre que de pouvoir rester près de lui, dans l’ombre s’il le fallait, mais à ses côtés. A bout de forces elle s’écroule, reste prostrée sur le sol, sans plus rien attendre que coups de pied.

Contre toute attente le vieil homme la prend dans ses bras et, comme une mère avec son tout petit enfant, la serre sur son torse, se met à la bercer, lui chuchotant des mots sans sens. Enfin elle s’apaise, lève les yeux vers lui et, dans cet autre regard, lit une tristesse sans borne.


Alors il lui se mit à lui raconter :


« Un capucin me trouva près d’un abattoir. Ce fut ce qu’on me décrit par la suite. Un morceau de chair sanguinolente dont seul le hurlement permettait de le distinguer des déchets qui gisaient sur le sol. Il eut pitié, sans doute, puisqu’il me porta à l’hospice des Enfants-Assistés, qui ensuite m’envoya en nourrice à la campagne. Je te raconte cela car c’est ainsi que tout commença, sans dépendre de ma volonté, sans que je m’en rende compte ». Il la tutoyait maintenant, une entorse à leur vouvoiement habituel. Un mot, comme une caresse, un baume, un rapprochement nouveau qui cherche à adoucir. « Je connus plusieurs nourrices. A chaque fois la même histoire : au bout de plusieurs années, leur état de santé déclinait, ne leur permettant plus d’accomplir leur office, et j’étais renvoyé à l’hospice qui me plaçait de nouveau. A douze ans je fus envoyé en apprentissage. L’artisan me prit comme son fils et je fus heureux. Puis il mourut et je fus de nouveau placé ailleurs.

Voilà toute l’histoire de ma jeunesse : m’attacher à des êtres que je perdais ensuite. J’en connus une rage sourde. Au début contre eux qui m’abandonnaient, tout comme mes parents l’avaient fait, me renvoyant chaque fois à une solitude plus prégnante. Sans doute ne m’aimaient-ils pas assez pour trouver la force de rester près de moi. Puis ma rage se tourna contre l’existence, et je maudis le nom de Dieu d’ainsi me retirer les êtres aimés. Mais ce ne fut que bien plus tard que je découvris que c’était moi qui provoquais cela. Au départ, rien d’autre qu’une présomption traversant mon esprit, mais j’eus beau la chasser, elle revint tant et si bien que je décidais de la mettre à l’épreuve. Bien vite alors je m’aperçus que ceux près de qui je passais le plus de temps finissaient par dépérir, à souffrir d’une langueur telle qu’elle les menait avec certitude à la mort. Même avec dégoût je dois te l’avouer : cet étrange phénomène dont j’étais l’auteur, sans toutefois en maîtriser le processus, ne me fit pas éprouver de la haine contre moi-même, pas de suite en tout cas, la fascination pour ce nouveau pouvoir fut la plus forte. Mais j’étais incapable de le contrôler et rapidement la souffrance que je ne cessais de provoquer me rattrapa, puis m’envahit, pour finalement prendre possession de mon être.

La suite ? L’errance, les multiples travaux que je trouvais, n’importe lesquels pourvu qu’ils fussent pénibles. Je pensais ainsi user la malédiction, mais plus mes forces physiques s’affaiblissaient, plus j’avais besoin de celles des autres et plus autour de moi des gens mouraient.

Je tentais alors de vivre en ermite. Comment te raconter ces tentatives avortées par l’incapacité vitale que j’avais à rester loin des humains ? Sans leur présence je m’étiolais, mon sang se raréfiait à tel point que je sentais mes chairs s’assécher et une faim si intense me prenait que je devais bientôt gagner la ville la plus proche. Pourtant sur aucun je n’ai porté la main et je n’ai voulu la mort de personne. Crois-moi, j’aurais tout donné pour être quelqu’un d’autre. J’ai même cru cela possible. L’amour comme délivrance. Elle était parfaite. Une façon de pencher la tête avec une moue de petite fille. Un nez retroussé qu’elle enfouissait dans mon cou et une âme de poétesse. Elle m’a appris à lire vraiment, et à écrire aussi. Le goût des mots qui chantent et dansent, c’est sur ses lèvres que je l’ai puisé. Je ne voulais rien lui prendre. Je pensais que l’amour me permettrait de contrôler ce qui en moi puisait la vie d’autrui. J’étais certain que ma dévotion pour elle ferait barrage à cet instinct carnassier qui soutirait l’énergie des vivants. Et pour plus de sûreté encore, je me suis nourri ailleurs, rigoureusement et avec conscience, en mettant mes scrupules de côté. Mais même cela ne fut pas suffisant.

Dans l’agonie elle me donna un fils. Morte en couches, sans plus de force pour lutter pour sa vie. Ce fils, il était tout ce qui me restait. Je l’ai élevé ; lui ne risquait rien de moi, la malédiction était passée dans ses veines, je l’ai senti de suite. Mais à mesure que je vieillissais, la malédiction prenait de la puissance. Ceux que je côtoyais se vidaient de plus en plus rapidement de leur substance vitale. Cela commence toujours ainsi : ils perdent tout ce qui les constituait avant de me connaître : leur esprit s’embrouille, leurs repères tombent, ce qui faisait leur vie d’antan se dilue de toute saveur et ne reste que le vide. Leur corps se vide de toute vigueur, se dénude de son essence jusqu’il devienne « invisible » pour leur entourage. Tout comme toi.

Ne reste que la peur de l’inconnu, l’angoisse devant les doutes, le manque qui taraude, et le tout sans aucune raison logique ; ils ne trouvent le repos qu’auprès de moi et recherchent ma présence, comme l’insecte la lumière. Beaucoup de souffrances que j’ingérais avec leur vie, mais je devais en passer par là pour garder suffisamment de forces pour élever mon fils. Lui n’a pas supporté. Tu l’as vu. Dès la fin de l’adolescence il m’a quitté. Il se terre, se drogue, et vient réclamer de l’argent à un père qu’il maudit d’avoir pourri sa vie.

Moi j’ai découvert, mais trop tard sans doute, que je pouvais me nourrir autrement. Sucer la substance des romans, m’approprier la vie que l’auteur y a mise. Chaque livre a un goût, une odeur, plus ou moins importante selon la passion de son créateur, ce qu’il a donné de lui-même pour faire naître l’ouvrage. Et, au delà de la volonté de l’auteur, propulsés dans une existence propre par l’énergie qu’il y insuffle, des personnages qui se construisent eux-mêmes. Et c’est la poésie que je préfère. Car, même chez les auteurs morts, et eux me gardent de cette culpabilité de dérober aux vivants, la beauté du soleil, l’azur du ciel, l’immensité de l’univers, les mots qui les chantent n’ont pas terni malgré le temps et élèvent l’âme tout en se suffisant à eux-mêmes. Pas d’auteurs vivants et pas de personnages à effacer, il me semble que mon crime est moins grand.

Tout ce dont je viens de te parler, je me l’approprie. Et les romans choisis deviennent alors fades, sans consistance, perdant jusqu’à leur odeur. Je crois d’ailleurs que tu l’as remarqué. Pourtant, jusqu’à ce que tu arrives, ces livres se vendaient comme les autres, sans que personne ne se rende compte de l’imposture. Cette parade me maintient en vie ; pas entièrement toutefois. Nous n’existions plus qu’à moitié, ma boutique et moi,  comme une photo, dont les couleurs se seraient éteintes. Une photo noir et blanc. Mais si ma tête est encore certaine aujourd’hui du choix pris, je sens bien que mon corps, lui, n’a pas renoncé. Il sent chaque nouvelle énergie passant à sa portée comme un chien flaire le gibier, se pourlèche à l’idée de la force à en retirer, s’excite devant la proie offerte. Ce vieil instinct de survie qui le pousse, sans que je n’y puisse rien, à vampiriser ceux qui, comme toi, restent trop longtemps à mon contact ».

Le vieux fit une pause, s’épongea le front. Il soufflait, il était blême. Il reprit avec peine. « Voilà pourquoi tu ne dois plus revenir. Il faudra sans doute un peu de temps mais tu vas finir par te reconstituer, et tu m’oublieras ».

 

La Graca, toute prostrée qu’elle était par la révélation, se leva d’un coup et courut jusqu’à la porte, la passa et s’enfuit vers le lointain. Sans doute mon vieil instinct de survie ironisera-t-elle ensuite.

Elle fuyait. Sans doute autant elle-même que le vieux. Elle ne pouvait remettre en cause ses paroles ; elle les sentait vraies. Et elle le haïssait tellement pour ce rêve d’une complicité intellectuelle qui aurait rempli le vide de sa vie ; un rêve qu’il venait de détruire.

La nuit fut blanche : elle se débattit contre peurs et doutes. Et puis elle prit une décision.

 

Jamais auparavant, même pendant ces années de service dans la police où la traque des délinquants mobilisait toutes ses facultés, elle n’avait ressenti un tel sentiment d’exaltation. Jamais elle ne s’était sentie aussi vivante, et ce, alors qu’elle se mourait. Elle songea que, justement, peut-être se vidait-elle d’elle-même pour se remplir d’autre chose. Et elle dut se résoudre devant l’évidence. Renoncer maintenant qu’elle y avait goûté n’était plus possible. Cela aurait signifié l’amputation, puis la simple survie, le retour à sa vie morne d’antan, mais en pire, sa peau portant des souvenirs qui se seraient sans cesse chargés de lui rappeler la douleur de la perte. Elle se projeta. Chaque jour plus difficile. L’inutilité de l’existence à porter comme fardeau. Et, sans doute, le suicide qui viendrait comme une délivrance.

Alors elle y retourne. Comme mue par une volonté qui ne lui est plus propre. S’assoit devant la porte fermée et se met à pleurer. Elle ne se comprend plus, elle ne se contrôle plus. Elle hurle, elle frappe. Et, pendant ce qui sembla au vieux tapi derrière la porte une éternité, elle fait trembler le rideau de fer. Puis, semblant se résoudre, sortit un papier et un stylo de son sac, écrivit rapidement quelques lignes, les glissa sous la porte, avant de tourner le dos à la boutique.

Sur le papier, que froissait maintenant le vieux entre ses mains, était écrit : Je suis seule, je n’ai rien à perdre, je me sens dépérir et je sais maintenant pourquoi que je vais mourir, mais qu’importe. Ce que nous partageons le vaut largement. Je veux revenir, partager avec vous ce qu’il me reste à vivre.

Une larme tomba sur le papier froissé, scellant la décision du vieux.

 

Le lendemain, lorsque La Graca prit de nouveau le chemin de la boutique, comme une jeune mariée encore fragile de son nouvel engagement, elle s’étonna d’entendre, comme un cortège, l’accompagner les sirènes de pompiers. Ce ne fut que sur le lieu qu’elle en comprit la raison : à la place où se trouvait Ougrio, ne restait plus qu’un tas de cendres. Et lorsqu’elle s’informa de ce qui s’était passé, de si un cadavre avait été retrouvé ou un vieil homme aperçu, nul ne sut lui répondre.


Anne Gosztola



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A propos du rédacteur

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Rédactrice

Anne Gosztola est née en 1976.

Historienne de formation, ayant travaillé sur la prostitution et la police des mœurs au XVIIIème siècle au Mans, puis sur l’approche systémique appliquée au suivi en milieu ouvert des auteurs de violences conjugales, elle est aujourd’hui employée par le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) de Nanterre pour assurer les missions de prévention et de lutte contre la récidive.

Passionnée de mots, elle parle des livres comme s’il s’agissait de guides, d’amis, lui ayant appris à vivre en façonnant son humanité. C’est pour leur rendre hommage, par désir mais également par besoin, qu’elle s’essaie à les manier.

Elle termine actuellement l’écriture d’un premier roman : Le Bilboquet des âmes.