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Deux livres de La Brune du Rouergue pour mieux passer l’hiver, par Martine L. Petauton

Ecrit par Martine L. Petauton le 30.01.17 dans La Une CED, Les Chroniques

Deux livres de La Brune du Rouergue pour mieux passer l’hiver, par Martine L. Petauton

 

Défense légitime, Véronique Sousset, février 2017, 134 pages, 16 €

Une activité respectable, Julia Kerninon, janvier 2017, 60 pages, 9,80 €

 

Ils sont arrivés dans le grand froid, lus d’un seul coup, l’un après l’autre, et gardés pour un billet d’ensemble, tant ils réchauffent de leur immense talent, mieux de leur impérative importance, l’un comme l’autre. Dans les deux cas, il y a quelque chose d’une souffrance d’écorché, dans les deux livres des récits « vrais » comme disent les enfants, pas des romans, et une histoire plus qu’intime.

Julia Kerninon, dont on a déjà à la Cause Littéraire recensé avec un rare bonheur, ce qu’elle nous dit dans son écriture, à présent, et fort justement, reconnue. Véronique Sousset, dont c’est le premier livre, au sujet particulier, certes, mais à l’écriture et au fond clairement réussis. Deux moments-cadeaux, pour lecteurs, dès après le temps des étrennes.

Julia Kerninon, dans Une activité respectable n’a qu’un sujet à multiples facettes cependant : son rapport à la lecture, d’abord – la gamine étonnante accepte de ne plus sucer son pouce à 5 ans, en échange d’un passage en librairie – puis à l’écriture, puisque pas d’autre projet que celui d’être un jour un écrivain ne germe au long de l’enfance puis de l’adolescence dans cette étrange tête, au demeurant pleine. Monde carrément à part – d’aucuns diraient border line – que le terreau de la petite Julia : des parents (on les adore d’emblée, mais les aurait-on élus comme possiblement parentaux ?) pour qui la vie n’a que deux rives : lire et voyager. Une maison, pourtant, un jour – formidables pages d’amarrage – « c’était une maison que personne n’avait aimée, où personne n’avait encore jamais été heureux, mais elle (ma mère) est allée jusqu’au jardin et elle a vu le pêcher en fleurs, luxuriant, plein de promesses, qui se tenait droit au milieu des parpaings comme un bon présage ». Lectures – un foisonnement –, puis envie – désir impérieux, vocation – d’écritures, d’où la machine à écrire qui sert de couverture au petit opus… Mélange des lectures – les mêmes que les parents – les livres « pour enfants » sont absents du voyage et l’itinéraire, on s’en serait douté, évite les autoroutes : pas l’ombre – ou, si peu – d’une école… Fascinante, cette vie d’ado, de jeune femme – quelques chagrins d’amour, quand même, mais, comme en passant : « je me suis mise à me lever à cinq heures et demi pour avoir le temps de lire avant de partir en cours, et j’écrivais tous les soirs plusieurs heures avant de me coucher en mangeant des pommes… ». Boulimie, ou autour, qui nous fait songer à une maladie rare, qui colorerait tout dans un quotidien si différent, comme on dit de celui des « autres jeunes ». Dures, les pages, tellement justes où la réalité de l’écrivain se fait attendre ; douloureuses, ces contractions de l’accouchement : « mon père me demandait – mais qu’est-ce-que tu vas devenir ? Je montais sur mon canapé-lit avec mes chaussures et une canette de Red Bull et jusqu’à tôt le matin je réécrivais un roman ». Etrange chemin de croix, jusqu’au jour « où une voix dans le téléphone m’a dit que mon livre était accepté ». Naissance, une encore, la vraie, donc, de Julia Kerninon…

Défense légitime de Véronique Sousset, est le récit – une de ses réussites est qu’on ne doute pas un instant de son authenticité – d’une avocate au pénal. Son dossier aux Assises : la défense d’un homme, dont le chef d’accusation est au-delà de tous les poids : « incarcéré ainsi que votre femme pour avoir torturé et tué votre enfant ». L’interpénétration est remarquablement réussie – fluidité entre les univers et les moments, qu’intercalent comme d’une couleur autre les pages d’introspection de l’avocate. Décliné, impeccable, le travail sur le dossier ; l’accusé, les faits, l’environnement ; les visites au parloir de la prison, puis, le procès lui-même. Voyage en prison (notre auteure en dirigea une dans une vie antérieure), et en salle d’assises. Qu’est-ce que le travail d’un avocat ? mode d’emploi précis, concis, utile, aussi. Documenté au millimètre près ; parfait GPS : on visualise, on s’oriente.

Mais – tout le précieux de ce livre est là – il y a évidemment autre chose, le sel du récit. Comment ça marche en vous, quand vous acceptez de défendre un criminel de cet acabit, ce qu’on appelle « un monstre » ? par quels subtils mécanismes vous acceptez. Puis, comment – paroles, attitudes, gestes, regards ! – vous êtes face à lui. L’impression que vous font ses grandes mains et son physique de déménageur. Motifs, à leur façon, de votre propre défense, à vous l’avocate : « vous défendre afin de vous redonner la part d’humanité que nous partageons… un homme ne se réduit pas aux actes qu’il a commis… ». Belle et grande éthique, qu’il faut mettre en œuvre et mener à son terme. Et c’est cet – accouchement dans la douleur semble le mot – cette étrange genèse en elle, face aux autres, face au prévenu lui-même, qui articule et si justement ce beau livre. Car, jamais ne nous sont épargnés, pas plus qu’à elle, l’avocate, le récit, les images, les sons, du martyr de la petite, jusqu’à la nuit de sa mort. Pas plus qu’on nous passe sous silence le cas du type qui a – semble-t-il – bien traité ses autres enfants, avant de basculer dans l’horreur conjointement avec une épouse pire que monstre. « Mes enfants sont ma raison de vivre ; je creuse pour le croire et vous renvoie de grandes pelletées de silence pour boucher le trou que provoque cette antienne ». Énigmes des personnalités, des déviances, des gens, tout simplement… énigmes de nous tous, et des passages à l’acte, choses du quotidien pour les psychiatres…

Aux assises, la plaidoirie est sans doute, professionnellement, remarquable, émouvante, secouante – nous sommes jurés dans ce livre – mais encore plus admirable est le chemin, la marche de l’avocate portant son État de Droit. Nous, en face, interrogés, interloqués, on gagne dans l’affaire un sacré bout de réflexion citoyenne et humaine.

Un poème clôt l’itinéraire :

« Privé de liberté/ Il ne pourra plus/ Marcher sans être arrêté par un mur/ Toucher un épi de blé/ Sauter une barrière/ Cueillir un fruit/ Parler à sa fille/ ».

 

Martine L Petauton

 

Julia Kerninon, née en 1987, thésarde en littérature. Voilà son premier roman en littérature générale.

Véronique Sousset, 39 ans, directrice d’établissement pénitentiaire, puis avocate pendant 4 ans, elle est revenue dans l’univers carcéral.

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A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

Responsable du comité de rédaction

 

Chargée des relations avec les maisons d'édition

Présidente de l'association "Les amis de la Cause Littéraire"

Martinelpetauton@lacauselitteraire.fr

 

Professeure d'histoire-géographie

Rédactrice en chef du Webmag "Reflets du Temps"

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)