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Petit Dico à l’usage des darons et des daronnes qui désespèrent de comprendre leurs enfants, Salah Guemriche

Ecrit par Emmanuelle Caminade 23.11.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Seuil

Petit Dico à l’usage des darons et des daronnes qui désespèrent de comprendre leurs enfants, novembre 2017, 192 pages, 14,90 €

Ecrivain(s): Salah Guemriche Edition: Seuil

Petit Dico à l’usage des darons et des daronnes qui désespèrent de comprendre leurs enfants, Salah Guemriche

 

Si la France a vu naître dans ses cités vers les années 1970 une sorte d’argot des jeunes (porté essentiellement par des collégiens), destiné à n’être pas compris des parents, de la cité voisine ou de la police, ce dernier, largement diffusé et enrichi depuis – via notamment les rappeurs, le cinéma ou les réseaux sociaux… – s’est étendu aux lycéens et aux étudiants, gagnant la société entière. Une évolution que les publicitaires ont bien sentie n’hésitant pas à reprendre ce langage dans leurs slogans visant la jeunesse.

Avec près de deux cents entrées allant de « Afficher (quelqu’un) » à « Zyva » présentées avec humour et souvent illustrées de paroles de chansons Rap (auxquelles s’ajoute un index de mots en verlan ainsi que d’acronymes ou d’abréviations), ce petit dictionnaire copieusement annoté nous propose une sorte d’instantané de ce « parler djeun’s » haut en couleurs qui devrait faciliter la communication intergénérationnelle. Mais ce n’est pas le seul intérêt de cet ouvrage qui semble s’élargir à une tout autre ambition

Salah Guemriche, essayiste et romancier passionné de lexicologie et déjà auteur d’un incontournable Dictionnaire des mots français d’origine arabe (Seuil, 2007), y cherche aussi, semble-t-il, à faire dépasser le regard sociologique et idéologique parfois un peu condescendant porté sur cet argot issu des banlieues et sur leurs locuteurs originels en abordant ce dernier dans toute sa dimension linguistique et même littéraire.

Prenant, de manière ironique et nuancée, le contre-pied des contempteurs et des gardiens du temple, l’auteur émet ainsi l’hypothèse qu’à l’instar de ces parlers parisiens argotiques, de « cette langue populacière rejetée avec mépris » à laquelle l’écrivain du XIXème siècle Alfred Delvau redonna dignité dans son Dictionnaire de la Langue verte, le parler de la « génération wesh-wesh » – pour reprendre une chanson de la BO de l’indigent film franchouillard Taxi 4 – n’est pas un jargon pauvre et informe sans aucune prise sur le réel qui marquerait la décadence de la culture française, mais bien une langue à part entière. Une langue tant dans sa fonction d’information et de communication que dans sa structure et ses règles de formation, et recélant des qualités littéraires liées à sa foisonnante inventivité et à sa richesse et sa justesse expressive.

Et, dans une longue introduction s’insérant en bonne compagnie entre une citation de Victor Hugo (qui fut le premier à introduire l’argot dans un roman) et une autre de l’écrivain, poète et académicien Jean Richepin (qui l’employa brillamment dans ses écrits littéraires), l’auteur se livre à une sorte de plaidoyer pour la « langue Wesh » que les termes choisis pour son corpus, dont il analyse l’origine et la formation avec érudition en s’appuyant sur de nombreux exemples littéraires, viendront étayer.

Le Wesh revalorisé

Si certains utilisent l’expression « parler wesh-wesh » pour « désigner péjorativement la langue des cités », Salah Guemriche s’empare lui de « cette “bouffonne” dénomination (…) pour la réhabiliter en lui attribuant (…) une acception méliorative ». Avec brio, il redonne valeur à ce terme ponctuant la majorité des phrases de ce langage en éclairant les ignorants que nous sommes sur le rôle central de cet élément. « Wesh » en effet est un terme algérien qui employé seul signifie « Quoi ? » et qui dans une locution sert d’amorce introductive à toute question, revêtant ainsi une fonction centrale en matière d’information et de communication. Et l’auteur de comparer ce riche élément lexical à cette « règle des 5 W » (Who, What, Where, When, Why ? / Qui, Quoi, Où, Quand, Comment ?) bien connue des journalistes ou, si on y ajoute le Combien et le Pourquoi, au fameux QQOQCCP résumant toute méthode empirique de questionnement !

Moins argot que langue

Ce parler conserve certes le caractère insaisissable d’un argot dont le principe premier est d’être accessible aux seuls initiés – ce qui stimule son constant renouvellement, lui donnant une grande vitalité (le code « beur » et « meuf » une fois accessible à tous a ainsi été abandonné pour « rebeu » et « feum »…). Mais il possède néanmoins de nombreux attributs renvoyant à une langue.

« Nombre de mots ont leur(s) dérivé(s), leurs analogies, voire leur étymologie », affirme l’auteur dans son introduction, ce qui l’entraîne à considérer son corpus « comme une partie non pas d’un argot mais d’une langue ». Et force est de constater que ces trois critères retenus tendent bien dans l’ensemble à s’y vérifier.

On notera qu’Alfred Delvau ne parlait pas autrement dans sa préface à la seconde édition de 1867 de son Dictionnaire de la langue verte, évoquant une « langue pleine d’expressions pittoresques, de métaphores heureuses, d’images justes, de mots bien bâtis et bien portants, qui entreront un jour de droit dans le dictionnaire de l’Académie comme ils sont entrés de fait dans la circulation, et dans la littérature… » !

Rap et littérature

Salah Guemriche déplore l’indifférence de la critique française et plus largement des milieux littéraires (notamment enseignants) pour les textes des rappeurs, leur incapacité à dépasser les sujets sociétaux qu’ils abordent pour y voir « une parole autonome créatrice et parfois même novatrice, littérairement parlant ». Aussi s’attache-t-il à nous plonger dans l’univers lexical et métaphorique de certains rappeurs.

Il regarde avec envie vers l’outre-manche, s’émerveillant de voir une expression tirée de la chanson Stan d’Eminem, reprenant le prénom fictif d’un fan absolu, entrer dans le prestigieux dictionnaire Oxford. Et il rêve de voir un jour en France un mot d’un grand rappeur « décrocher son visa d’entrée dans l’espace Larousse » !

Ce qui forcément arrivera, l’auteur nous rappelant que, comme le disait Rivarol, « il n’y a pas de langue sans alliage », que les langues sont des systèmes vivants qui récupèrent tout, empruntant aux langues étrangères comme à l’argot. D’ailleurs certains de ces mots sont déjà dans le Petit Robert.

Et l’enthousiasme suscité par cette reconnaissance linguistique semble assez surprenant et même paradoxal chez un auteur qui ne pêche pourtant pas par naïveté. Car on se doute bien que même en Angleterre il entrera plus de mots Rap dans le dictionnaire Oxford que de rappeurs dans la prestigieuse université du même nom.

De la « téci* » à Oxford ?

« Pourquoi le processus d’intégration des hommes connaît[-il] tant d’aléas que l’intégration linguistique ne connaît pas ? ». L’auteur s’avoue en effet  taraudé par cette question. Pourtant, au travers de l’intégration et de la reconnaissance de cette langue originaire des cités, il semble toujours rêver à celles de leurs locuteurs originels :

« Et si ce parler n’est qu’un jargon de “sauvageons”, comment se fait-il qu’il soit désormais employé dans les quartiers chics et au sortir des grands lycées parisiens ? »

Outre que cela ne change rien à la situation de nos « sauvageons » qui restent bien rares à intégrer grands lycées et grandes écoles, l’enthousiasme de l’auteur semble occulter un problème de taille. C’est que pour ces jeunes de milieux favorisés, l’adoption de ce parler s’ajoute à leur maîtrise de la langue française et constitue donc un enrichissement. Tandis que pour ceux dont il constitue l’unique langage, il est source d’enfermement – et ce, quelle que soit la valeur intrinsèque de cette « langue Wesh » dont Salah Guemriche nous a montré la richesse.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Salah Guemriche

 

Né en 1946 à Guelma en Algérie, Salah Guemriche vit en France depuis 1976. D’abord instituteur, puis universitaire, diplômé en ethnologie et en sciences de l’information, il a collaboré en tant que journaliste indépendant à de nombreux journaux et revues. Ecrivain algérien publié pour la première fois par Simone de Beauvoir (Les Temps modernes, 1971), il est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages (essais, romans, poésie, dictionnaire…).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.