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Pendant l’Orage, Remy de Gourmont (1915)

30.04.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais

Pendant l'orage, Rémy de Gourmont

Ecrivain(s): Rémy de Gourmont

Pendant l’Orage, Remy de Gourmont (1915)

 

Perclus d’une ataxie locomotrice et vaincu par le lupus qui lui ronge la moitié du visage, le chef de file des symbolistes sait sans doute, en 1915, qu’il publie son ultime opuscule. Véritable éminence grise du Mercure de France, astreint à une vie d’ermite de par sa grave maladie, Remy de Gourmont (1858-1915) trouve pourtant la force, alors que la poudrière européenne s’embrase, de consigner dans une sorte de journal quelques bribes de souvenirs et de réflexions littéraires des années 1914 et 1915, les dernières de sa vie.

L’ingéniosité et la concision du style ne font aucunement débat chez l’auteur du Journal d’un Satyre ou du Livre des Masques, dont la plume n’a guère faibli avec les ans. Ce qui frappe est bien plutôt le virage idéologique opéré par Gourmont depuis Le Joujou Patriotisme, article antimilitariste voire antipatriotique qu’il avait donné au Mercure vingt ans plus tôt. L’auteur y avait émis des considérations qui lui avaient attiré les foudres de la Ligue des Patriotes de P. Déroulède. Il y affirmait entre autres qu’il n’était en rien favorable à un sacrifice collectif pour la seule récupération de l’Alsace-Moselle. Il raillait la prose revancharde de Barrès, et énonçait crânement :

« Le vrai, c’est que l’intellect germain et l’intellect français se complètent l’un par l’autre, sont créés, dirait-on, pour se pénétrer, se féconder mutuellement : du cerveau de l’Europe, l’un des peuples est le lobe droit l’autre est le lobe gauche, et rien, en ce cerveau, ne peut fonctionner normalement si l’entente n’est parfaite entre les deux inséparables hémisphères ».

Ce pamphlet lui avait valu d’être licencié de la Bibliothèque nationale où il avait un poste. Quand la guerre éclate, à l’été 1914, Gourmont n’est évidemment pas mobilisable du fait de son âge avancé et de sa condition physique déplorable. Hébété par le déchaînement de la violence, il assiste, impuissant, à la décimation de la jeune génération littéraire et intellectuelle (Alain-Fournier, Péguy, etc.), et craint une extinction de la littérature dans ce qui restera de la France après la guerre.

Dans Pendant l’Orage, qu’il commence fin 1914, il note la décrépitude de la vie littéraire en France pendant le conflit : il salue les rares initiatives de ceux qui daignent entretenir la flamme des Arts et des Lettres ; il se lamente sur la « fauchaison » sanglante des jeunes écrivains prometteurs, mais surtout, il développe une forme de rhétorique cocardière doublée d’une germanophobie viscérale, totalement en désaccord avec ses considérations passées, reniant même en partie Le Joujou Patriotisme. Léautaud, désabusé, note dans son Journal Littéraire que son ami est « rentré dans le troupeau » de l’Union sacrée. La savante méthode réflexive par « dissociation d’idées » qu’avait théorisée Gourmont lui-même est délaissée au profit de sentences historiques déterministes, voire de considérations racialistes. En regard de ses écrits antérieurs, le cas de Gourmont semble ainsi faire école pour tous ces intellectuels dont les convictions n’eurent de robustesse que circonstancielle :

« Les idées sont modelées par les événements, qui sont nos maîtres. Celles qui sont possibles dans l’état de paix naturelle deviennent inconvenantes dans l’état de cataclysme… ».

Gourmont reconnaît toutefois sa faiblesse et la couardise de sa position, et, peut-être par une souvenance de La Divine Comédie de Dante, où les Tièdes rôtissent aux Enfers, il s’empresse d’ajouter, en guise de codicille plus vaillant :

« … Il est des hommes trop concrets auxquels il faut, plus qu’à d’autres, la leçon de ces événements maîtres. Ils sont parmi les meilleurs, parce qu’ils sont les plus sincères ».

 

Pierre-Louis Pinault

 


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A propos de l'écrivain

Rémy de Gourmont

 

Remy de Gourmont, né au manoir de la Motte à Bazoches-au-Houlme, près d'Argentan (Orne), le 4 avril 1858 et mort à Paris le 27 septembre 1915, est un écrivain français, à la fois romancier, journaliste et critique d'art, proche des symbolistes.