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Paix à Ithaque !, Sandor Márai

Ecrit par Gaëlle Cauvin 02.03.18 dans La Une Livres, En Vitrine, Les Livres, Critiques, Pays de l'Est, Roman, Le Livre de Poche

Paix à Ithaque !, Sandor Márai, traduit du Hongrois par Eve Barre, 448 pages, 8,10 €

Ecrivain(s): Sandor Marai Edition: Le Livre de Poche

Paix à Ithaque !, Sandor Márai

 

Connaît-on vraiment le héros aux mille ruses de L’Iliade et L’Odyssée ? Avec Paix à Ithaque ! Sandor Márai, enfant du XXe siècle, né en 1900 à Budapest, poursuit le mythe du héros grec et rend un hommage plein d’humour à « l’aïeul des poètes », Homère, vingt-huit siècles après.

Pénélope, Télémaque et Télégonos, chacun leur tour, en trois chants successifs, prennent la parole pour cerner la personnalité du héros. Cela donne une dimension « intertextuelle » au roman, où les points de vue et les avis, sur Ulysse, sur Homère, se mêlent, se croisent, divergent. Le roman et le mythe sont mis en abyme, l’écriture est considérée comme une activité d’esclave, et les vrais poètes, selon Pénélope, Circé et Hélène, ne peuvent que la mépriser et lui préférer le chant. Rappelons que pour ces femmes, écrire est un signe d’impuissance et de vanité. D’ailleurs, jamais Ulysse n’écrivit une ligne, à l’inverse de Ménélas très soucieux de ses mémoires et de sa postérité.

Le chant I, c’est celui de Pénélope, la fidèle épouse qui défait les mythes. Celui d’Homère, par exemple : « Cet homme était aveugle […] maigre et vieux […] plus tard, je fus très contrariée à son sujet. L’histoire qu’il racontait était inexacte […] La vérité, je suis seule à la savoir ». Si elle commence son récit en se posant comme détentrice de la vérité, elle le termine plus souplement : « en réalité je ne pouvais savoir comment il était car je n’étais que son épouse ». Les deux autres chants se terminent également par un aveu d’ignorance. Comme Pénélope qui n’est que l’épouse, Télémaque n’est que le fils, et Télégonos l’assassin. Nul ne détient la vérité, nul n’a vraiment connu Ulysse. C’est leur conclusion, mais quelles passions auront-ils traversées ou observées à cause du héros !

Blessée par les absences d’Ulysse, Pénélope est pleine de rancœur pour le genre humain et le genre divin. Sa langue fourche. De cette épouse conventionnelle, de haute lignée et très à cheval sur les principes, Sandor Márai fait une virago. Elle déteste Poséidon, « usurpateur de titres » devenu dieu par la volonté des hommes, traite Polyphème, d’« imbécile bègue et borgne », Tirésias de « radoteur », Hélène d’« infâme femelle » ou d’« oie stupide », Athéna, pourtant son amie, de « vierge attardée », Calypso de « vieille dépravée »… Et la liste est longue… Même son fils Télémaque n’est pas épargné : « Mon fils, hélas ! ne se vautrait pas dans la mer mais plus volontiers dans la boue, tels les porcs d’Eumée. Je le regardais et je soupirais ». On l’aura compris, c’est une femme vieillissante, aigrie, délaissée par son mari : « mon cœur a été plein de colère contre lui […] Je l’ai haï […] Je ne l’aimais pas, car son esprit fourbe vagabondait toujours ailleurs. J’aurais pu le tuer, car il me quittait sans cesse et il me trompait ». La souffrance de Pénélope est à la mesure de l’humour de Márai qui raille souvent le sentiment amoureux. Ainsi en est-il dans Métamorphoses d’un mariage composé également de trois récits-confessions, dans Divorce à Buda et dans L’Héritage d’Esther. Dans Paix à Ithaque !, Hermès, le dieu des voleurs et des chemins, explique à Circé qu’elle fut bête de croire aux balivernes d’Ulysse et de lui accorder son amour, ce pour quoi elle le hait aujourd’hui.

Mari déplorable, amant volage, quel père fut Ulysse ? Les chants II et III sont ceux de ses deux fils, Télémaque, le légitime, et Télégonos, celui de sa liaison avec Circé. Le premier, à l’inverse de sa mère, ne prétend pas détenir la vérité, et ses propos sont élogieux sur les maîtresses de son père qui sont devenues les siennes : Nausicaa, Calypso, Circé… Que de beautés fatales ! Que d’onguents, elles usent pour leurs corps, leurs sourires et leurs chevelures ! Dans l’intimité de ces nymphes, il apprend la double nature de son père, mi-dieu, mi-homme, qui refusa le cadeau de l’immortalité. En préférant la vraie vie, précaire, périssable, douloureuse, mais excitante, Ulysse se coupa de l’Olympe, provoqua le courroux des dieux et attisa leur jalousie. « Les dieux s’ennuient » confie Calypso. « L’éternité est longue, surtout à la fin » dit Woody Allen. Télémaque comprend que « l’aventure est le sens et le contenu essentiel de l’existence » et qu’elle ne prend fin qu’avec la mort. Ainsi, Ulysse mourra.

Pour Márai, Ulysse est un héros, dans le sens qu’il assume pleinement sa condition d’homme. A travers son destin, l’écrivain hongrois nous entretient sur la genèse de l’homme moderne et sur son affranchissement à l’égard des dieux. Le chant de Télémaque est plein de louanges pour son père, parce qu’il fut le premier à oser être un homme et qu’il laissa partout un souvenir impérissable, en bien ou en mal, mais un souvenir. « Pendant, sept ans, il emplit la maison en permanence » dit Calypso avec regret. Avec ses départs perpétuels, et sa mort, c’est un vide immense qu’il suscite et que ses proches ne peuvent combler qu’en parlant de lui. Il est le héros, non seulement des humains, mais aussi des nymphes et des dieux, parce qu’il occupe le centre du logos.

Télégonos, fruit de l’amour de Circé et d’Ulysse, part lui aussi sur les traces de son père, mais il ignore d’abord son existence, vivant à l’écart de la civilisation, sur l’île de la mort. C’est lors de la visite d’Hermès qu’il apprend, caché dans les bosquets, les méfaits de sa mère : qu’elle change les hommes en porcs, loups, oiseaux ou monstres marins, à sa guise, parce qu’elle les déteste à cause d’Ulysse qui la trompa, la quitta et la rendit malheureuse. Elle charge alors son fils de la venger et de tuer l’homme aux mille ruses. Le jeune homme fait son apprentissage de la vérité à Sparte, où il rencontre Ménélas et Hélène. Les deux lui donnent une version différente de la guerre de Troie et du rôle qu’y joua Ulysse. Ménélas, bien sûr, dénigre le héros, Tandis qu’Hélène l’encense. Les deux ont beaucoup vieilli. Ménélas est alcoolique et vaniteux, Hélène, décrépie, mais sûre encore de ses charmes. Voilà le roi de Sparte, héros de la guerre de Troie, et son épouse, la plus belle femme du monde grec ! Ce ne sont que des humains, imparfaits. Mais les dieux et les demi-dieux sont-ils vraiment mieux ? Pas vraiment. Et même pires, parce qu’ils ont plus de pouvoir. Sandor Márai se plaît à caricaturer ses personnages et à les rendre cocasses. Il épargne les jeunes gens, Télémaque et Télégonos qui ont à poursuivre leur apprentissage des passions humaines et divines : l’amour et la jalousie, la rancœur et la vengeance.

Si Télégonos tue Ulysse à Ithaque, il n’est que le bras de sa mère toute-puissante. C’est elle qui lui a remis l’épée d’Ulysse, qui a amélioré l’arme d’un poison mortel et qui a passé un contrat avec les dieux : l’arrêt de ses pratiques magiques contre la vie d’Ulysse. Avant de mourir, ce dernier a le temps d’exprimer ses derniers vœux : que son meurtrier épouse Pénélope, et Télémaque Circé. Les deux fils et leurs mères respectives se retrouvent à vivre ensemble, dans un inceste inversé, mais conforme aux vœux d’Ulysse qui demeure ainsi le sujet principal de leurs conversations. « Le grand apatride a trouvé sa patrie éternelle », conclut Télégonos, celle du verbe.

 

Gaëlle Cauvin

 

Sandor Márai publia Paix à Ithaque ! en 1952. Depuis quatre ans, il avait quitté son pays natal pour vivre en Allemagne, à Paris, en Italie, et s’apprêtait à partir à New York. De 1968 à 1980, il vécut près de Naples, pour retourner aux Etats-Unis, à San Diego, et y mourir en 1989. Ulysse, l’apatride, c’est alors un peu lui, lui qui écrivit qu’il vivait « entre ciel et terre », adorait la mer, était fort bon nageur, et qui trouva sur la côte du Pacifique sa dernière demeure.

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A propos de l'écrivain

Sandor Marai

 

Sandor Marai est un auteur hongrois, né en 1900. Il fit des études d’art, et commença en littérature, par la poésie. Il vit en Allemagne, puis à Paris, avant de rentrer chez lui, et d’y écrire l’essentiel de son œuvre. Après 1948, il s’exile aux USA, et se suicide en 1989. Son œuvre, immense, a été redécouverte dans les années 1990, puisqu’à titre posthume il a reçu la plus haute distinction littéraire de Hongrie.

 

A propos du rédacteur

Gaëlle Cauvin

 

Gaelle Cauvin : est née en 1967. Elle donne des cours de français, travaille pour des éditeurs en free-lance, dans la presse comme secrétaire de rédaction. Elle écrit et peint. Elle vit à Paris depuis vingt ans.