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Orchidée fixe, Serge Bramly

Ecrit par Etienne Orsini 17.10.12 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, Roman, Jean-Claude Lattès

Orchidée fixe, août 2012, 286 p. 18 €

Ecrivain(s): Serge Bramly Edition: Jean-Claude Lattès

Orchidée fixe, Serge Bramly

 

En 1942, fuyant la France occupée pour gagner l’Amérique, Marcel Duchamp fait escale trois semaines à Casablanca. Cherchant à tuer le temps qui le sépare de l’arrivée du transatlantique, il se met en quête d’un bar où il pourrait jouer aux échecs. On lui signale l’Eden. Il en franchit le rideau de perles et découvre rien moins qu’un petit tripot rassemblant chaque jour la même douzaine d’habitués. Regardé d’abord de travers puis ignoré par le microcosme des joueurs de cartes, il est finalement pris en sympathie par le patron de l’estaminet, René Zafrani, alias le Baron de la Cale.

C’est avec une intrigue « infra mince » que Serge Bramly s’engouffre dans une brèche de la biographie de l’artiste. Il parvient pourtant, à partir de là, à bâtir un roman alerte, déroulant sa trame dans l’espace (entre Tel-Aviv, Paris et les Etats-Unis) et dans le temps (entre l’époque de la guerre et la nôtre). Les différentes atmosphères sont parfaitement restituées et en particulier les aspects de la vie des Européens dans le Protectorat marocain (tracasseries administratives au débarquement ; entassement dans les camps d’hébergement ; liens avec la France de Vichy et sa tutelle nazie). Les personnages sont tous plausibles, allant essentiellement par paires : la narratrice – arrière-petite-fille de René Zafrani – et l’historien d’art ; Duchamp et Zafrani.

Mais Orchidée fixe constitue tout autant, sinon davantage, une véritable enquête sur la figure énigmatique de Duchamp. Si des éléments connus sont évoqués, c’est toujours à propos avec une véritable mise en perspective : la passion pour les échecs, le goût surréaliste pour les calembours, l’usage immodéré des surnoms et pseudos… Plus surprenant : on découvre un homme extrêmement simple, à l’existence frugale, bien décidé à ne s’embarrasser de rien et surtout pas de lui-même – qualité rare pour un artiste ! – : « […] Marcel Duchamp ne parlait guère de lui-même. Il avait sûrement ses raisons. C’était son caractère, sa philosophie. Il disait : il faut prendre les moments difficiles le plus doucement possible ». On s’étonne ainsi d’apprendre qu’il ne participait jamais aux vernissages de ses propres expositions. Un détachement poussé bien loin, d’aucuns diront trop loin, l’artiste s’étant toujours tenu délibérément loin des soubresauts de l’histoire et de la politique : tandis que d’autres résistaient, lui n’aura pas brillé par son engagement durant la seconde guerre mondiale ! Pas de jugement cependant sous la plume de l’auteur. L’humanité de Duchamp avec sa tranquille bonhomie d’un côté et ses faiblesses de l’autre ajoute au mystère. Dans la figure de l’artiste, Serge Bramly, ancien hippie voit-il un précurseur ?

Le roman éclaire non seulement l’homme mais aussi ses œuvres : le fameux Etant donnés 1° la chute d’eau 2° le gaz d’éclairage notamment. Celles-ci n’apparaissent soudain plus comme de géniales provocations ni comme des facéties intellectuelles mais comme les révélateurs d’un intérêt profond du peintre et pour le monde et pour le spectacle intime qu’il offre à chaque individu.

Loin de la froideur en apparence toute conceptuelle des ready-made, Bramly brosse, au bout du compte, avec une tendre fascination le portrait d’un homme d’une extrême sensibilité. Liant par la fiction l’existence de Duchamp à celle d’une famille juive d’Afrique du Nord qui aurait pu être la sienne, il interroge le grand mystère des destinées et des rencontres qui se font ou ne se font pas.

Voilà un livre exigeant qui se lit facilement.

 

Etienne Orsini


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A propos de l'écrivain

Serge Bramly

 

Serge Bramly, né le 31 janvier 1941 à Tunis, est romancier, scénariste, critique d’art français, spécialiste de photographie. Il est l’auteur de nombreux romans : L’Itinéraire du fou (prix Del Duca), La Danse du loup (Prix des libraires 1983), Ragots et surtout, Le Premier Principe, Le Second Principe (Lattès, 2008), qui a reçu le prix Interallié. Il a écrit également des essais sur la Chine (Le Voyage de Shanghai), sur l’art (Léonard de Vinci, prix Vasari 1995 ; réédité en 2012) et la photographie (source : Ed. JC Lattès).

 

A propos du rédacteur

Etienne Orsini

 

Né en 1968, Etienne ORSINI, après des études de droit et de lettres modernes est aujourd’hui bibliothécaire de profession et poète « de passion ». Son cinquième recueil  paraîtra au Nouvel Athanor en 2013 tandis que plusieurs de ses textes ont été retenus pour figurer dans des anthologies : L’Année poétique 2007 (Seghers), L’Anthologie de la prière contemporaine (Presses de la Renaissance, Paris, 2008), Sables (Poésie-Images, 2010), Transparence (Poésie-Images, 2012). Ses poèmes, souvent lapidaires, témoignent d’un sentiment d’incompréhension, mêlé d’étonnement, vis-à-vis du monde. Il donne aussi régulièrement des concerts de polyphonies corses et participe à des expositions de photographies (Espace Icare, Issy-les-Moulineaux, septembre-octobre 2012).