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Nouvelles

Kaléidoscope 2

Ecrit par Anne Gosztola , le Samedi, 25 Juin 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED


Il a poussé la porte et est resté là sur le seuil. Un fauteuil en tapisserie ; une vieille dame y était assise, devant une table basse en acajou où étaient posés théière en argent et assortiment de pâtisseries. Il porta ses regards sur la pièce ; la femme était seule et, pourtant, discutait très sérieusement tout en fixant un cadre posé près d’elle sur un guéridon. Un militaire en costume, paré de ses médailles, sur lequel elle se penchait parfois et déposait un baiser délicat.

« Je l’ai fait mon amour. Enfin ! Comme tu me l’as fait promettre avant de me quitter. Pour que je ne meure pas sans savoir, pour qu’encore, ensemble, nous leur fassions la nique, à nos bégueules d’enfants et à ces privilèges, dont tant disent que leurs usages réclament de se plier aux contraintes du rang. Nous ne voulions pas de cela mon aimé, tu me l’as inculqué et je te rends hommage.

C’était difficile, je te l’avoue. Surtout au départ. Elle était douce et gentille, avec son jeune âge, sa taille frêle et son besoin de rire de tout. Mais elle n’aurait fait qu’une proie de plus au système, bientôt devenue arriviste forcenée, cherchant dans les ressources de son corps un marchepied à la réussite. Comme toutes celles que je t’ai laissé utiliser, parce que le temps avait usé mes charmes et que je savais qu’il te fallait un défouloir.

Kaléidoscope 1

Ecrit par Anne Gosztola , le Dimanche, 19 Juin 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED


Deux flics l’ont poussé dans la salle où allait se tenir l’audience correctionnelle. Son corps épuisé a suivi péniblement l’impulsion des mains étrangères. Il a traîné autour de lui un regard hagard, des yeux à la fois vagues et dilatés, un air de bête traquée quêtant un point d’accroche. Un de ces commis d’office s’approcha. « Des chiures d’oiseaux », comme lui serinaient ses copains, « pas assez payés pour qu’ils t’interrogent sur les faits ». Mais peut-être que celui-là avait lu son dossier ? Il le supplia du regard, quêtant une quelconque indication, sur les gestes à tenir, sur la suite à venir. Mais l’homme à la robe se contenta de lui tapoter l’épaule, avant de se ruer vers une collègue repérée à quelques pas de là. Quelques rires étouffés. Lui, il est resté là, les jointures des poignets encore douloureuses du fait des menottes trop serrées qu’on venait de lui retirer, les cernes tirés par la garde à vue de la veille et la tête lourde de ce chapelet d’insultes dont il n’avait retenu que le ton.

Lui. P’tit mec alignant à peine les vingt-deux ans, un visage rond déformé par l’acné et une couperose précoce, au milieu duquel tremblait une fine moustache, un début de virilité démenti par des ongles rongés. Il pensa à sa mère. Au crayonnage qu’avaient imprimé sur le joli minois qu’elle portait autrefois les boulots mendiés, les factures impayées, les mains brutales d’étrangers qui ne restaient jamais, celles des hommes qui l’aidaient au loyer.

"Souffles" 3. Le roi des ciseaux ...

Ecrit par Amin Zaoui , le Samedi, 04 Juin 2011. , dans Nouvelles, Les Chroniques, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, Chroniques régulières, La Une CED

... coiffure, circoncision, parfum, politique et poste restante

 

Le coiffeur a abandonné le village ! S'asseoir sur ce siège-là rembourré avec ses deux accoudoirs de bois fut, pour moi, un moment sans pair. Assis, pour la première fois, sur ce trône royal qui pivotait sur un ressort, j'avais un sentiment de crainte. La musique des ciseaux, qui chuchotaient à mes oreilles, me donnait ravissement et bonheur. Tak-tak-tak, quelle belle mélodie ! Et ce parfum ! Un parfum qui n'avait pas de nom. Le coiffeur de notre village était un homme amusant avec de longues moustaches bien tenues, huilées et peignées vers le haut. Toujours tournées vers le ciel ! Une serviette claire sur son épaule et un sourire permanent sur les lèvres. Dans son petit local, un espace d'à peine trois mètres de large sur quatre mètres de profondeur, il avait installé deux longs bancs sur lesquels une douzaine de gens étaient en permanence amassés. Serrés ! Ils étaient composés de vieux et de moins vieux. Le coiffeur parlait. Il parlait sans arrêt ! Il ne faisait que parler et faire danser ses ciseaux autour de ma tête. Les hommes l'écoutaient. Eux aussi parlaient, commentaient et se taisaient. Ici on se parlait. Assis sur le trône royal entouré de tout ce monde qui discourait, je n'arrivais pas à comprendre tout ce qui se racontait. Je regardais les centaines de photos collées anarchiquement sur le mur peint en bleu.

Azad et les Rolling Stones

Ecrit par Guy Donikian , le Dimanche, 24 Avril 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED


Ce sont mes joues qui ne me plaisent pas. On dirait un hamster qui aurait fait des provisions, beaucoup de provisions comme pour passer un hiver rigoureux. Des joues grosses comme ça, ce n’est pas ce qu’on fait de mieux, et pourtant mon grand-père Iskender semble très fier de ce signe de bonne santé. Et puis, avec la tronche que ça me fait, comment devenir un chanteur de rock. Seul point positif, mes cheveux ; ils commencent à pousser, leur longueur est presque celle de mes maîtres et je vois bien qu’avec des cheveux plus longs, les rondeurs pitoyables de mes joues s’estompent quelque peu. J’ai horreur des cheveux plaqués sur le crâne, et le volume que je commence à avoir me plaît bien. Je m’observe souvent dans une glace, et en passant ma main dans ma chevelure, j’augmente un peu plus le volume et je me trouve plus esthétique, je crée comme ça un désordre dont parfois on se moque autour de moi. Mais franchement, autour de moi, dans ma famille, qu’est-ce qu’ils connaissent à l’esthétique, eux qui sont issus de contrées dont on ignore tout.

Le monteur

Ecrit par Didier Bazy , le Mardi, 22 Mars 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Les yeux du vieux tremblotent, cherchent et ne trouvent rien. Des broussailles de ses sourcils émergent des espèces d’épines. Un plaid anglais couvre ses jambes. Figé dans un fauteuil, possédé par une colère rentrée, il me coupe résolument :

– T’en pose des questions, pticon, t’en pose. Tu débarques sans crier gare. Je te reconnais pas avec tes airs mielleux et ton parfum de femmes.

Jeune, je me serais rebiffé. Mais ne doit-on pas tenir tête à son père ? Avec dix ans d’absence, j’ai tenu bon, j’ai pas cédé à la pitié. Je devais emporter de lui un souvenir en images. Pour me prouver que j’avais raison. Alors, ce jour-là, j’ai osé. J’ai pris sur moi. J’ai camouflé mes sentiments. C’était facile : je n’ai jamais eu de sentiments. J’ai osé parce que ça lui plaît pas d’être ici.

– Ça me plaît pas d’être ici. Comme une reine dans les Nouveaux Monstres.

– Elle était si petite ! Une naine, non ? T’es pas un nain.