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Nouvelles

Murs et murmures (2 et fin)

Ecrit par Anne Gosztola , le Lundi, 12 Septembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Yann regarda la main de Miroir qui amenait le briquet au bout de la gauloise. Il le regarda l’allumer, et ne dit rien. C’est alors qu’il le vit tel que les journaux l’avaient à l’époque décrit : dur et cynique, tendre pour l’apparence, rempli de gestes magnanimes, de ceux que magnifie l’histoire, claquant sa vie autant que son argent comme s’il n’avait eu besoin ni de l’un ni de l’autre et plantant ses crocs dans les femmes, pour mieux les dépecer. Un braqueur de banque au grand cœur, un torero de la finance, un bourreau de l’amour. En bref, le Miroir d’avant la déchéance.

Yann reçut le choc de pleine face. Ne s’y attendant pas il en fut profondément ébranlé. Ce qui l’amena à se poser la question, celle justement qu’il n’aurait jamais dû se poser. Etait-ce son père ? Ce père imaginaire dont, dans sa solitude, il avait si souvent caressé le nom, rêvé les traits, dessiné un caractère que ses actes cherchaient à embrasser. S’ensuivit le doute et l’espoir qui éclot dans les manques. Larve ténue couvée, nourrie par des possibles inventés.

A trop fixer Miroir, Yann commença à trouver dans les rictus de l’alcoolique les traces d’une ressemblance. Le son de la voix lui semblait soudain familier, commune la façon de balancer la main comme pour rythmer les mots, les mêmes oreilles courtes et recourbées sur le bout et ces doigts longs et fins qui tiraient sur la clope lui évoquaient les siens. L’espoir qui devient serpent, s’accapare toute la place, la mâchoire qui se referme, pénètrent les crochets et s’infiltre le venin mortel.

49 millions de baguettes pour 36 millions de personnes par jour

Ecrit par Kamel Daoud , le Dimanche, 11 Septembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED, Maghreb

« J'ai mangé. Au début, comme les autres : le pain, les sucres divers, les viandes venues de loin, de l'Inde à la bouche, les volailles et les herbes de toutes sortes qui absorbent le soleil en douce. Mais cela finit par me lasser et ne pas me suffire. J'avais une sorte de besoin impérieux de plus, de plus grand et de plus comble. Ma Mère appelait cela le serpent sans fin et mon Père disait que cela me mènerait vers la mort prématurée ou le basculement dans le vide, du haut des bords de la terre. Mais cela n'arriva pas et mon appétit me transforma. Il devint ma priorité, mes yeux, mon audace. Je pouvais suspendre ma respiration mais jamais ma mastication. Mon corps avait mué et je m'attendais, certaines nuits, à voir pousser sur mon dos des fourrures âcres ou des griffes inoxydables. Mon appétit était clair dans ses propos : soit je dévore, soit il me dévorait. Alors j'ai fini par revoir mon règne alimentaire et élargir ma gamme : j'ai mangé, en plus de ce mangent tous, le plâtre, les pierres rondes et bien polies qu'on retrouve en bord de mer, les restes de poteaux. Puis je devins moins regardant : j'ai mangé les morceaux de trottoirs disponibles et qui appartenaient à la commune. Les gens étaient obligés de marcher sur la route et les voitures d'attendre leur tour, quand je finissais un repas dans un village. J'ai alors mangé plus : les terres arables, les terres abandonnées sans collier, les lots de terrain à propriétaires en litige, les surfaces à contentieux et les assiettes sans affectations fixes.

Murs et murmures (1)

Ecrit par Anne Gosztola , le Mercredi, 07 Septembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

13h00. Sur le bureau de Yann, la réquisition du Parquet. Enquête sociale rapide avant comparution immédiate pour vol de bières dans une station-service. Un coup de fil au bureau des déférés ; l’homme à auditionner ? Rien d’autre qu’un clodo prit en flagrant délit.

S’interroger. Logiquement, vu l’insignifiance du délit, le Parquet aurait dû classer l’affaire. Alors fouiller dans les archives et questionner les dossiers. Découvrir l’épaisseur du casier judiciaire de l’homme et comprendre pourquoi il avait été décidé de sévir. Esquisser une grimace, jeter un œil à sa montre et calculer le temps du trajet jusqu’au tribunal.

Miroir s’appuya sur la table d’entretien, sortit une vieille gauloise chiffonnée, se la coinça au bec. On ne fume pas ; qu’importe ! Juste se donner un genre, revêtir une contenance. Des conseillers, des tas il en avait vu défiler. De ceux qui feignent de s’intéresser à ceux qui s’investissent, d’autres qui haussent les épaules et prétextent des tonnes de boulot, et puis ceux qui le regardaient tristement, comme s’il s’était agi d’une ruine d’un mausolée. Mais ce conseiller, cet autre qui lui faisait face, il s’agissait d’un cas à part ; droit, froid, les traits figés, rien à en tirer ! Il te jauge, te soupèse, te classe, pour finalement t’opposer le dédain. Et Miroir de lire sa déchéance dans le regard lancé et de détourner le front, comme s’il se fut agi d’un crachat.

Le Naufrage (2 et fin)

, le Mardi, 26 Juillet 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Ils se sont revus, souvent.

Lui, prenait les moments sans se poser de questions, ne cherchant pas réellement à la rencontrer, à se l’attacher, puisque alors il aurait fallu tout lui dire, la rue, la misère, la saleté, le désespoir qui prend les tripes et ce rêve de partage qu’il ne pouvait satisfaire, puisqu’il n’avait rien. Pour étoffer leurs conversations il lui racontait des morceaux de son lointain passé, des cailloux qu’il avait voulu enfouir et qu’il extirpait maintenant de sa mémoire. Son enfance auprès d’une mère psychiatriquement dérangée et d’un père immensément riche mais absolument radin, qu’il ne voyait jamais. Une adolescence nourrie de l’érudition jésuite, pléthores de voyages et immersion dans les langues étrangères, un métier qu’il avait jadis exercé et qu’elle pensait qu’il exerçait toujours, un appartement acheté dans le 16ème.

Comment aurait-elle pu soupçonner que les pièces récoltées dans le métro servaient à lui offrir des verres, qu’il désertait certains coins de crainte qu’elle ne le surprenne, qu’il parlait d’objet rares quand il devait voler ses chemises et traîner les bains public de Paris ?!

Le Naufrage (1)

Ecrit par Anne Gosztola , le Vendredi, 22 Juillet 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Il était là, le corps posé sur un banc, l’esprit noyé par le flot du va-et-vient qui heurtait ses vieilles chaussures italiennes éculées, reste d’un temps où l’argent ne signifiait rien d’autre que l’habitude. Il restait là, aujourd’hui sans attache, dépossédé, errant, pour un coup de gueule qui avait pris de l’importance, trop, un écart de conduite qui avait débordé, qui l’avait renversé, englouti. Un mariage qui se fane, la perte de l’emploi, les dettes qui s’accumulent, que l’on tente de noyer sous l’alcool et la fête, la justice rencontrée, des comptes à rendre devant lesquels on se défile et la prison. On ressort, non pas blanchi, mais traînant la marque, le stigmate qui écarte les anciennes connaissances. Puis les foyers, lorsque les logements, même sociaux, de Paris vous ferment leurs portes, les asiles psychiatriques, parce que l’on se met à hurler en pleine rue ne rien comprendre, que ça vous prend comme ça, sans raison, que les paroles, les actes, que tout se mélange dans la tête. Et enfin la rue et la peur, et ces copains de galère que l’on apprend à côtoyer parce que le groupe laisse moins de place au risque. « La destinée ! » comme il se le répétait aujourd’hui.

Il l’avait croisée par hasard, cette fille connue dans un jeu de rôle grandeur nature il y avait de cela plus de trois ans. Elle l’avait reconnu, pensé qu’il attendait la rame, s’était assise près de lui, tendu sa joue et son sourire, sans imaginer un instant que le temps peut creuser fossés entre les existences. « Moi c’est Marie. Tu te souviens de moi ? Toi, c’est Henri, je crois… ». Et, sans doute pour tuer le temps, il l’avait, tout autant par hasard, invitée à boire un verre.