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Sur un air de Jazz

Ecrit par Emile Eymard , le Vendredi, 25 Novembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

"Nouvelle extraite du recueil "Le bois vert et la cendre" Editions L'Harmattan

Il joue du piano, Johnny, au Grisbi. Ce soir encore, personne n’a écouté Johnny. Rue Saint Denis, il rentre chez lui. Salut Johnny, disent les filles sur le trottoir. Nuit trouble, pluie grise, murs moites, portes obscures et muettes, rideaux de fer tirés, voitures et passants gondolés, Johnny a le blues. Ses  doigts plaquent sur sa jambe droite des notes bleues, au rythme d’un pas qui lézarde. Mélodie exsangue.

37, rue Pierre Nicolle, chambre de bonne au septième majeur augmenté, souffle coupé, palier enténébré, qu’a-t-il fait de sa clé ? La porte s’ouvre sur sa cage. Grand lit, petite table et sa chaise, lavabo, fenêtre sur cour. Le miroir au tain cerné renvoie l’image de son visage brouillé. Des gouttes  picotent la vitre. Ses doigts sur la petite table pianotent le chant de la pluie. Vagues les yeux, troubles les pensées, solitude en bémol, il baille en silence.  Nuit blême, rêves gris, doigts qui flânent, rythme qui musarde, rage de n’être ni Count Basie ni Fats Waller.

Boulevard Saint Germain. Immeuble cossu, appartement grand comme vingt chambres de bonne. Julie, deux leçons de piano par semaine.

Non, Julie, pas de Chopin aujourd’hui, du Bach. Une fugue, très simple, tu verras. Du jazz plus tard. Bach t’aidera. On y va, attention à la mesure. Fais  sortir les voix. Tiens-toi droite, sans crispation.

Eclair de chaleur

Ecrit par Philippe Leven , le Lundi, 14 Novembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Micro-nouvelle noire

 

Elle se retourna pour la première fois au bout du couloir. Aussitôt les deux hommes qui la suivaient baissèrent la tête d’un même mouvement. Ce vieux sentiment tiède et familier de déjà-vu l’assaillit brutalement, escorté de son flot brûlant de panique et de plaisir. Comme un jet violent de lumière rouge et de cris sur un enlacement odieux. Elle serra de ses doigts crispés le cuir de son sac à main, pendu à son épaule. Il ne fallait pas qu’elle s’affole, qu’elle laisse déferler en elle le flux des images, le poids de la mémoire, les spasmes de la hâte : ne rien laisser pénétrer qui ferait vaciller sa maîtrise d’une scène déjà vécue, mille fois rêvée, partie de l’ordre de son monde secret. Les vibrations légères du couloir roulant glissèrent le long de ses talons-aiguilles, sur la texture électrique de ses bas et comme une vrille jusque dans ses reins et son dos. Elle entendait les pas derrière elle, ponctuant le heurt brutal de ses tempes en feu et elle tenta une fois, une seule, de refouler au fond de ses prismes fous le récit des scènes qui allaient suivre. Mais elle en avait une perception trop aiguë et, peu à peu, les images s’installèrent, odieuses et intenses, dans leur étrange familiarité.

Le prince des cinq sens

Ecrit par Jules Huchin , le Jeudi, 10 Novembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED


Dans le pays d’Armoud, il y a bien des siècles de cela, les contes des vieilles femmes avaient cinq sens.

Un sens pour les serviteurs du roi, qui fondait leur morale et dictait l’ordre rituel des gestes à accomplir au long de la journée pour maintenir la divinité du souverain, sans cesse menacée de s’écrouler. L’une de leur doctrine primordiale reposait sur une certaine conception de la vision, qui faisait du roi un être extérieur à lui-même, recevant son essence de la convergence des regards du peuple sur son faible corps terrestre. Ce corps devait rester sans cesse d’une pureté sans tache, poli et blanc comme un miroir, et ses vêtements devaient imiter la nudité la plus parfaite. Ses cheveux, teints dans le lait de vierges fécondées par lui-même et nourries de la chair de leurs enfants sacrifiés, descendaient en une frange subtile qui masquait uniquement ses pupilles, laissant l’iris fulgurer en sa blancheur, afin d’éviter que l’image du peuple reflétée en son esprit ne divise sa belle unité candide.

Un sens pour les prêtres du grand dieu

Un sens pour les généraux

Le Dieu de la Foudre

Ecrit par Jules Huchin , le Lundi, 24 Octobre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Dans plusieurs histoires des religions de la fin du dix-neuvième siècle, il est fait mention d’un peuple adorant la foudre. Le nom de ce peuple ne nous est pas parvenu ; pas même le nom de son dieu. Certains affirment que c’est Phulg, et que fulgur en est issu ; deux auteurs, Démichas et Bartouas, s’accordent sur Foldur, mais l’ouvrage du second ne semble qu’un plagiat du premier, qui ne cite pas ses sources. Tout semble débuter chez Vaniol, dans son Histoire des cultes envisagés à la lumière du Christianisme, publié chez Chamuel en 1865 ; il dit tirer son information d’un opuscule chrétien d’un pseudo Jean Damascène, fausse suite du De fide orthodoxa qui résume certaines hérésies pour mieux les combattre. La côte du volume qu’il cite est signalée comme absente de la bibliothèque de l’Arsenal ; malgré nos recherches, nous n’avons pu retrouver d’autres exemplaires de ce texte. Pour Vaniol, le dieu de la foudre est Afagor ; on peut s’accorder sur un nom en f-, onomatopée (?) de la foudre ou du vent.

Afagor, Foldur ou Phulg se manifeste sous plusieurs formes. Pour ce peuple que Vaniol place au début de notre ère, les différents sens humains sont strictement redondants : le son que fait un objet est cet objet, autant que son image visuelle, son odeur, son goût ou la sensation qu’il laisse sur la peau. Afagor est adoré d’abord par sa capacité à se dédoubler, à exister simultanément à plusieurs moments du temps sous des formes différentes.

L'Arbre aux secrets 11 (chap. XII & Fin)

Ecrit par Ivanne Rialland , le Lundi, 17 Octobre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Fin

Rose bat des paupières, regarde autour d’elle, hébétée. Une silhouette blanche à ses côtés s’évanouit dans les airs, avec des nattes brunes, des larmes séchées sur les joues. Rose aussi a pleuré. Elle descend à pas lourds l’escalier.

Elle jette un coup d’œil dans la chambre de sa mère : personne. Elle entend un bruit, en bas : elle descend au salon. Sa mère, une blouse blanche nouée autour de la taille, est debout devant sa table à dessin, une ride profonde barrant son front, un pinceau à la main, de l’encre plein les doigts.

À terre, tout autour d’elle, des feuilles de papier. Une ronde, un arbre grimaçant dans lequel un enfant tombe à la renverse, une petite fille la main sur la bouche, les yeux écarquillés. Partout le même dessin à l’encre, dix, vingt fois répété. Sa mère qui le peint, encore et encore, très vite, à l’encre. Puis le rythme se ralentit. Le pinceau s’attarde sur un détail, un visage, une bouche d’enfant, une branche d’arbre. Il ajoute une ombre, une indication de mouvement… Le décor soudain change : c’est toute la forêt, un renard à la langue pendante à moitié caché derrière un buisson, puis une page d’herbier, avec dans le coin haut de la feuille un château. C’est ensuite une maison tranquille en lisière d’une forêt, un homme jeune encore courbé sur une canne.