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Keyta ou la fuite du papillon (2). Quelques objets, Nyampundu et Dietr

Ecrit par Alexandre Muller , le Jeudi, 22 Mars 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

Keyta se réveille en sursaut. Son sommeil a atteint de telles profondeurs que si quelqu’un s’était approché, elle ne l’aurait pas entendu !

Un univers dénué de sons certes, mais certains signes montrent qu’il fut le théâtre d’événements peu ordinaires. Les rayons naissants du soleil, transperçant les vitres crasseuses de la Jeep, éclairent des tâches de sang sur le siège du conducteur.

Keyta se glisse à l’avant par dessus le levier de vitesse et inspecte la boîte à gants. Ce que Keyta y trouve, se dit‑elle immédiatement, changera fondamentalement le cours des événements à venir.

C’est la première fois que ses doigts se replient sur la crosse d’un pistolet. Elle enserre pourtant l’objet comme s’il lui était familier, comme si elle en maîtrisait le feu. Du dos de sa main libre, elle balaye les divers paquets de cigarettes vides et autres papiers gras accumulés dans le vide-poche et découvre un plan de la région à grande échelle.

En se désincarcérant de la jeep, Keyta manque de trébucher sur le corps du soldat. C’est un soldat étranger à la peau blanche, allongé sur le ventre, raide et froid. Sa main droite est encore agrippée au manche d’un couteau comme si le cadavre s’en était servi au pays d’où on ne revient pas sans hommages.

Keyta ou la fuite du papillon (1). Là-bas

Ecrit par Alexandre Muller , le Lundi, 12 Mars 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Elle se glisse dans l'obscurité comme un prisonnier en cavale, à pas furtifs, un maigre paquetage par dessus l'épaule. Elle est en fuite mais avant de quitter définitivement la région, une halte s'impose. Y revenir, une dernière fois, « Là‑bas ».

On n'a pas toujours besoin de lumière pour voir, heureusement pour Keyta, ses jambes connaissent par cœur le chemin. Même à l'aveugle son pas est sûr, lui laisse toute attention pour détecter les dangers aux alentours.

Le calme règne, sur sa route personne, rien que le silence embarrassé d'une nuit honteuse.


« Là‑bas », il n'y a qu'un carré de terre fraichement retournée. Un carré de la superficie d'une hutte cérémonial au bord duquel Keyta s'arrête et s'incline.

Prier, debout, à genoux. Disposer des objets sortis de son sac, d'un bocal de verre. Les déplacer entre quelques psaumes doublés de paroles magiques. Sa grand’mère y connaissait quelque chose en magie. Le rituel enseigné est respecté à la lettre. A l'exception des cinq bougies placées en demi cercle, éteintes, car la lumière l'expose.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 8)

, le Dimanche, 11 Mars 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED, Bonnes feuilles

 

Quitter Dieu, en tombant d’un avion, est aussi difficile que de quitter une femme aimée mais avec la panique en plus et la rêverie en moins. Le jour, je regardais le monde en face comme on regarde un père qui vous a menti, mais la nuit, j’avais peur et je revenais prudemment vers mes croyances pour ne pas céder à la panique. Même aux heures les plus audacieuses de mon insoumission, je récitais mes prières avant de m’endormir dans le noir. Je le faisais au seuil des W.C, dans les maisons vides et aux premiers pas de la journée en allant vers mon travail. C’était ainsi : j’avais beau avoir raison, je n’en avais pas le courage final. J’étais cependant bel et bien piégé : sans issue, ni vers les miens, ni vers Le vaste pays de l’Occident. J’étais sur une île dessinée patiemment à la main mais presque jamais foulée du pied. Le comble ? Vous ne pouvez rien pour moi. Ni hier, ni aujourd’hui, ni demain. Sur l’île de sa cavale, le pauvre Vendredi ne devra son destin qu’au besoin insolent de son maître d’avoir autre chose à fréquenter que son propre écho. Robinson, dans ce cas-là, a été sincère : sa première histoire commence par une désobéissance parentale, la seconde par un naufrage et la dernière par son besoin de remplacer son perroquet sinistre, avant de nous servir son récit sur l’âme d’un Vendredi en attente du Salut et du pantalon.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 7)

Ecrit par Kamel Daoud , le Jeudi, 23 Février 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED, Bonnes feuilles

Imaginez cette fois-ci un homme qui a peu vécu mais qui est vivant depuis très longtemps et dont le sort était un jeu amusant faute d’être un destin énigmatique : chaque fois qu'il s'endormait le soir, il se réveillait dans un autre monde que le sien, à l'intérieur d'une vie étrangère, parfois avec une femme à ses côtés, d'autres fois sous le toit d'un palais et parfois même sur les bords de la route crevant de froid et de faim. A la fois brigand affamé, savant isolé, négociant familier des géographies, bureaucrate vidé de lui-même, étudiant torturé par le flou du monde, veuf mais sans souvenir d’aucune femme, ascète confronté à un fruit offert...

Au spectacle de cet homme traversant les âges et les vies avec pour seul don, son sommeil, on pourrait penser que sa vie a été une fabuleuse aventure : il aura vécu mille vies au lieu d'une et connu mille mondes au lieu d’un.

J'étais donc comme cet homme : il y a eu des moments où j'ai lutté de toutes mes forces contre l'endormissement pour éviter de perdre une femme aimée et qui allait disparaître, un fils me ressemblant que je savais n'être qu'un moment, et un lieu de paix qui allait être replié comme un tissu à la fin du spectacle.

Photo couleur (2)

Ecrit par Anne Gosztola , le Lundi, 13 Février 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED


Très rapidement, non seulement La Graca avait fini par oublier le motif premier qui l’avait menée là, mais ce qui, auparavant, constituait sa vie commençait maintenant à s’estomper. D’ailleurs, ce n’était pas très difficile. Pas d’ami, pas d’amant, pas d’enfant, elle s’était dévouée à la police sans en tirer d’autre reconnaissance que l’imposition d’une retraite anticipée. Ne restait plus que sa vache.

Seuls comptaient maintenant les moments passés à la boutique. Au fur et à mesure des semaines qui passaient, elle en ressortait de plus en plus tard, le cerveau rincé et lessivé, le corps en manque. Les factures s’accumulaient dans une boîte aux lettres qu’elle n’ouvrait plus, la poussière tapissait lentement sa maison, assombrissant des pièces dont elle ne se servait plus. Un matin, elle croisa un ancien collègue qui ne la reconnut pas. Un autre jour, faisant la queue à la boulangerie, elle s’étonna qu’on oubliât de la servir. Un soir, elle omit de nourrir Magda. S’en rendit compte le lendemain à son réveil, fut prise de remords, courut à moitié nue jusqu’au pré, voulut serrer la vache contre son torse et n’attrapa que l’air. Magda, dans un long mugissement plaintif, s’était réfugiée à l’autre bout du champ. Parfois, elle se sentait si lasse qu’elle en négligeait de manger, ou bien de se laver. Elle se traînait alors jusqu’au salon et affalait son corps sur le canapé avachi, plongeant aussitôt dans une léthargie dont la rigidité ressemblait à la mort.