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Nouvelle extraite de "Les hirondelles sont menteuses", Anita Berchenko

08.07.11 dans La Une Livres, Les Livres, Bonnes feuilles, Nouvelles, Numeriklivres

Nouvelle extraite de

C'est une vieille anglaise, comme il y en a beaucoup dans le Sud-Ouest. Enfin, vieille, peut-être pas... difficile à dire. Grande et assez plate, de longs cheveux blonds fades qui pendent plus ou moins tristement sur ses épaules. Des yeux pâles, et le visage déjà ridé. Pas très féminine non plus, elle aime porter ce qu'on appelle des vêtements confortables, pulls, pantalons, chaussures sans talon. Ce qui ne l'empêche pas d'être très sympathique de l'avis de ses voisins et amis.

Elle s'appelle Kate Brighton. Elle a profité de l'époque où la livre était si forte qu'elle lui a permis, grâce à des économies bien placées, d'acheter cash une maison en France, comme un certain nombre de ses congénères. Elle a liquidé toutes ses affaires en Angleterre, a démissionné de son poste de cadre, et s'est consacrée à la rénovation de sa maison tristement abandonnée aux outrages du temps, qui étalait sa déchéance sur la place de la mairie de cette petite ville du Lauragais.

Le Lauragais, qui s'étend du sud-est de Toulouse jusque dans l'Aude, est une région magnifique. Avec un petit air de Toscane, à ce qu'il paraît. Une succession de vallons, de collines quadrillées de verts et d'ocres rutilants. Des platanes à perte de vue. Des marées de tournesols ou de blés ondulant sous le souffle du vent.

Des hauteurs dominant des panoramas exceptionnels, bordés par la barrière des Pyrénées d'un côté, l'ombre de la Montagne Noire de l'autre ; et le canal du Midi comme un bijou d'or liquide. Tout ça dans l'écrin bleu du ciel au-dessus, déversant une lumière extraordinaire, impossible à reproduire même pour le plus talentueux des peintres paysagistes.

Voilà pourquoi Kate a adoré cette région dès son premier voyage, et s'y est ancrée. Sans aucune intention d'en partir.

Elle a pris un plaisir fou à réhabiliter sa maison. Une vieille maison de village dont les origines se perdent dans la poussière des archives notariales. Des murs de terre, une façade de briques orangées sur laquelle s'alignent des volets blancs. Un grand garage accolé, avec une porte cochère aux dimensions impressionnantes, qui a dû être une sorte de grange il y a fort longtemps, puisqu'il supporte un étage. La porte d'entrée, massive, s'ouvre sur un grand couloir qui partage la maison en deux parties, et mène à un petit jardin sur l'arrière, tout clôturé de murs qui lui donnent une vague allure de cloître. Et quatre chambres à l'étage.

En femme d'affaire avisée, Kate a aménagé tout cet ensemble en chambres d'hôtes. Elle a conservé pour son usage personnel l'étage au-dessus du garage, qu'elle a transformé en loft. La grande porte cochère a été supprimée, et remplacée par une baie vitrée du plus bel effet. Le garage s'est ainsi métamorphosé en confortable salon, communiquant avec la salle à manger. De l'autre côté du couloir, la cuisine, et un bureau.

Tous ces aménagements ont mobilisé beaucoup d'énergie, de temps, d'argent, et pas mal d'artisans de la région aussi. Quand enfin les derniers travaux ont été achevés, Kate s'est lancée dans la décoration avec le même plaisir qu'elle avait pris à restructurer les pièces.

Elle a cependant et fort logiquement une conception très anglaise de la décoration intérieure ; dans le salon, une surabondance de fauteuils et de canapés s'accompagnent de petites tables basses chargées de bibelots, de lampes. Des doubles rideaux fleuris à chaque fenêtre, des chaises paillées en quantité ; et toujours, partout, des porcelaines, des vases, avec ou sans fleurs, des statuettes, des coupelles à encens, des boîtes à thé, des théières en fonte, en cuivre, en argent. Des cadres aux murs, reproductions de peintres anglais, paysages de chasse, peintures animalières, natures mortes, le tout vaguement éclairé par les lustres à la verroterie compliquée qui pendent des plafonds très hauts. Un ensemble très 19ème. So british. Kitch à souhait.

D'autant que la façade de la maison, qui donne sur la place de la mairie, n'a rien à envier à l'intérieur. Les volets ont été repeints en vert anis, les briques orangées nettoyées et vernies. Les bordures des fenêtres s'ornent maintenant de jardinières blanches débordant de pétunias mauves et roses. Des poteries de formes et de tailles variées s'alignent sur le trottoir, contre le mur de la maison, et entremêlent leur débauche de plantes vertes, plantes grasses et cactées de toutes sortes.

Kate est très fière de sa maison. De son bed and breakfast à l'atmosphère si douce et confortable. Les hôtes se succèdent dans les chambres, appréciant la chaleureuse sympathie de Kate, dont les affaires marchent à merveille.

La touche finale à cette œuvre de réhabilitation est apportée par une plaque de mosaïque fixée sur la façade, juste à côté de la porte d'entrée, sur laquelle on peut lire : Sweety Home.

Sweety, c'est le nom du chat de Kate. Les chats, c'est sa grande passion. Elle en a toujours eu. Elle les a constamment surnommés Sweety, quel que soit leur nom à l'origine.

Celui qui occupe actuellement la maison est une chatte. Un amour de petite chatte. Un sacré de Birmanie. Miss Bira, de son vrai nom. Une soyeuse boule de fourrure beige, aux pattes gantées de brun, à la tête presque noire, du museau aux oreilles. Et des yeux d'un bleu vif, un bleu hypnotique qui ensorcèle littéralement Kate.

Dans chaque pièce de la maison, une chaise, ou même un fauteuil est réservé à Sweety. Avec un coussin moelleux. Et toujours placé devant la fenêtre, car c'est bien connu, les chats sont curieux et aiment se repaître du spectacle de la rue. Miss Bira ne déroge pas à la règle, et, quand elle ne dort pas, elle scrute avec concentration la place de la mairie. Surtout le vendredi matin, jour de marché.

De tous les chats et chattes qui se sont relayés chez la vieille anglaise, celle-ci est la plus belle. Sa maîtresse l'aime follement. Miss Bira est tout simplement magnifique, si aristocratique et précieuse !

Kate a fait peindre son portrait, d'après photo, par un artiste animalier ; un grand tableau qui orne le mur de sa chambre, juste en face de son lit. Elle a déjà prévu de la faire empailler, après sa mort, pour la conserver toujours auprès d'elle, posée sur son coussin favori, entre le vieux poêle en fonte émaillée et la baie vitrée du salon. Le plus tard possible, bien entendu. Miss Bira n'a que 6 ans.

Mais cette passion entraîne une obsession. Kate ne peut tolérer que Sweety sorte de la maison. Il est hors de question qu'elle puisse rencontrer des chats errants. Peut-on savoir quelles maladies elle risquerait d'attraper à leur contact ! Pire encore, il pourrait lui arriver un accident... Rien que d'y penser, Kate se sent nerveuse. D'où les plaques apposées sur chaque porte de la maison, et à côté de chaque fenêtre : "Attention au chat, merci de garder les portes et les fenêtres fermées ". La même chose en anglais bien sûr. En allemand également, contribution d'un hôte de passage.

Cette contrainte ne semble pas gêner les clients. Chacun, en hôte bien élevé, respecte scrupuleusement les consignes d'usage, prenant garde de n'ouvrir la fenêtre d'une pièce qu'après en avoir fermé la porte, et après avoir vérifié l'absence du chat. Tout se passe pour le mieux, donc. Sweety reste sagement derrière la fenêtre, scrutant le monde extérieur, sans manifester le moindre état d'âme.

Mais bien sûr, inexorablement, un jour arrive où cette mécanique bien huilée s'enraye. Un jour de grand beau temps, qui donne envie de faire entrer à grands flots un parfum de soleil dans toutes les pièces. De laisser la porte ouverte derrière soi quand on sort devant la maison pour admirer la repousse des plantes en ce printemps lumineux. Bref un beau jour plein de promesses.

C'est la fin de la matinée, et Kate remplit la gamelle de Sweety. D'habitude, au bruit des croquettes contre le métal du récipient, la chatte quitte instantanément son poste d'observation pour se précipiter dans la cuisine. Miss Bira étant particulièrement gourmande, elle ne manque jamais de venir vider la gamelle aussitôt remplie.

C'est pourquoi Kate, en reposant la boîte de croquettes, a un mauvais pressentiment. Elle sort de la cuisine, à la recherche de sa chatte. Elle parcourt toutes les pièces, sans la trouver. Recommence, regardant encore sous les canapés, les fauteuils, sur le haut des meubles, sous les lits, sur les armoires. Rien. Pas de Sweety.

Désespérée, Kate s'assied sur un des sofas du salon, pour tenter de mettre de l'ordre dans le chaos de ses pensées.

C'est là que l'horreur la saisit ; elle remarque que la fenêtre est mal fermée. A peine entrebâillée. Mais suffisamment pour que Sweety en profite.

Comme une furie, Kate bondit hors de la maison ! Appelant Sweety à pleins poumons, elle arpente la place de la mairie en long, en large. S'arrête près du banc où la vieille Marthe, sa canne posée le long de ses jambes énormes et pleines de varices, prend le soleil.

- Vous avez vu le petit chat avec le tête noire ? lui demande Kate avec ce fort accent anglais à la Birkin qu'elle a conservé, et même entretenu au fil des années.

Marthe secoue la tête et hausse les épaules. Les chats, elle, elle ne les aime pas tellement. La nuit, souvent, ils font un bruit fou à la période des chaleurs, juste sous les fenêtres de Marthe. Sans parler des pipis sur son paillasson, voire des crottes dans ses pots de fleurs. Et puis l'anglaise, elle en retrouvera bien un autre, de chat. Y'en a plein les rues !

Kate continue sa course, et rejoint la terrasse du bar de la place. Elle reconnaît Didier, assis devant un demi tout dégoulinant de mousse. Didier, c'est l'artisan qui lui a servi de maître d'œuvre pour les travaux de sa maison.

- Tu as pas vu Sweety ? Peut-être il est passé là ?

- Non, répond Didier, j'ai rien vu. Je croyais qu'elle sortait jamais, cette chatte.

- Mais le fenêtre était ouvert, Sweety il s'est sauvé, c'est terrible, se lamente l'anglaise. Si tu vois lui, tu me dis, non ?

- Oui, bien sûr, affirme Didier en buvant sa première gorgée de bière, son petit plaisir de la matinée.

Kate le quitte et poursuit ses appels désespérés ; mais pas la moindre trace de Miss Bira.

La veille anglaise a soudain une idée. Elle revient dans la maison, saisit la boîte de croquettes, et, retournant se planter au milieu de la place, secoue la boîte de toutes ses forces, en appelant son chat à intervalles réguliers.

Mais l'animal ne se montre pas, et le son des croquettes dans la boîte rythme les conversations qui s'animent à la terrasse du bar.

A quelques rues de là, négligemment allongée sur le toit d'une voiture en plein soleil, Miss Bira lèche avec application ses jolies pattes gainées de brun.

Sait-on jamais ce qui peut se passer dans la tête d'un chat ? En tout cas, on peut sans trop se tromper distinguer un éclair de triomphe dans le regard bleu de Sweety. Elle s'encanaille même à jeter un œil intéressé sur quelques matous qui passent dans la rue. On peut imaginer aussi l'élan qu'elle a ressenti à la vue de la fenêtre entrouverte...

Toujours est-il qu'elle paraît extrêmement satisfaite de sa toute nouvelle liberté. Même si l'on est en droit de s'étonner de cette féline ingratitude. Sweety quant à elle ne  semble pas ressentir la moindre culpabilité.

Elle se chauffe au soleil, étendue de tout son long sur le toit de tôle rouge ; méditant éventuellement sur les opportunités qui s'offrent à elle. Échafaudant  peut-être des plans pour profiter au mieux de son émancipation...

Soudain, elle dresse ses mignonnes oreilles noires. Elle a entendu la voix de Kate qui l'appelle. Elle semble hésiter. Puis finalement repose sa tête sur ses pattes. Cette voix familière ne réussira pas à la faire bouger. Elle reprend sa toilette, consciencieusement.

Puis un autre bruit la fait de nouveau se dresser. Un bruit bien musical à ses oreilles. A force d'attention, elle identifie clairement ce son qui revient en rythme. Les croquettes qu'on secoue dans la boîte ! Le signal d'un délice, pour cette gourmande invétérée. Alors Sweety abandonne tout sens de la mesure ; elle bondit du toit de la voiture et atterrit souplement sur la route. A cet instant précis une voiture arrive à pleine vitesse, étalant sur le goudron une trace beige et noire éclaboussée de rouge.

Si vous allez par hasard vous promener dans le Lauragais, que votre route vous amène dans cette petite ville et que vous passez par la place de la mairie, faites donc un tour chez Kate Brighton. Vous trouverez facilement sa maison. Outre le fait qu'elle est absolument kitch avec sa façade orange, ses volets verts et ses nombreuses poteries pleines de plantes sur le trottoir, c'est la seule dont les fenêtres et la porte sont toujours ouvertes. Il y a bien une dizaine de chats de toutes races qui y entrent ou en sortent à n'importe quel moment de la journée.


Anita Berchenko


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