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Nous sommes jeunes et fiers, Solange Bied-Charreton

Ecrit par Yann Suty 17.01.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Stock

Nous sommes jeunes et fiers, 3 janvier 2014, 240 pages, 18 €

Ecrivain(s): Solange Bied-Charreton Edition: Stock

Nous sommes jeunes et fiers, Solange Bied-Charreton

 

Bobo : mode d’emploi. Ivan et Noémie sont Parisiens. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils s’aiment. Elle est prof de collège, il est mannequin. Ils sont beaucoup de choses pour eux, mais ils ne sont pas contents. Tout devient prétexte à râler, le moindre détail vire à la polémique.

Un jour, un accident va tout changer. Les changer eux, changer leur relation, changer leurs rapports aux autres, à la société. Voilà qui les pousse à remettre en cause la civilisation même dans laquelle ils vivent. Mais contre quoi seront-ils prêts à l’échanger ?

L’intérêt de ce livre n’est pas à chercher dans l’histoire, sommes toutes banale, mais plutôt dans son traitement. Solange Bied-Charreton prend pour cible les jeunes bobos parisiens trentenaires et se livre à une véritable radioscopie. Elle décrit tout de leur vie, avec une obsession maniaque du détail qui donne des airs presque ethnologiques au livre. Le lecteur connaîtra tout de leur appartement et de la manière dont il est décoré. Il sera informé dans le plus intime détail de ce qu’il y a dans leurs assiettes. C’est à un véritable inventaire que se livre l’auteur. Un inventaire ? Comme chez Georges Pérec ? Oui, reconnaît Solange Bied-Charreton elle-même :

« Perec m’a toujours influencée, mais pas le Perec des jeux de mots, un Perec plus réflexif sur la société de consommation (Les Choses), sur le totalitarisme (W ou le souvenir d’enfance), plus introspectif aussi (Un homme qui dort). J’ai “assumé” totalement cela dans ce livre qui peut être considéré comme un hommage à ces trois œuvres qui m’ont beaucoup marquée. Par exemple, Ivan et Noémie est un couple sociotype très peu existant charnellement, à l’image de Jérôme et Sylvie desChoses et qui se retrouve pareillement dans le désir et la déception devant son accomplissement. Le style descriptif même du livre tient beaucoup des Choses. Dans Un homme qui dort, il y a aussi ce sentiment de goûter le vide et bien sûr les énumérations ».

Les énumérations font parfois mouche, d’autant plus que l’auteur ne se départ pas d’un petit ton cynique et humoristique bienvenu. A d’autres moments, elles peuvent paraître un peu lassantes. Solange Bied-Charreton en fait peut-être trop (mais on pourrait dire aussi qu’elle assume jusqu’au bout son parti-pris). Une promenade dans Paris prend ainsi des faux airs de Guide du routard, avec un petit cours d’histoire sur les noms des rues ou sur les monuments croisés. Un repas devient le prétexte pour singer un magazine féminin. Mais cela nous fait aussi penser qu’il ne faut pas prendre tout au sérieux, loin de là, le deuxième degré (voire plus) est souvent de rigueur. Le texte se transforme en une sorte de jeu, comme si Solange Bied-Charreton s’appropriait tous les discours ambiants (que ce soient ceux de la presse, mais aussi des prospectus, des communiqués officiels de la République française) pour mieux les remodeler.

Ivan et Noémie ne sont pas très sympathiques. Ils ont tendance à prendre le monde autour d’eux de manière hautaine, à le juger du haut d’une pseudo supériorité (ils sont finalement très parisiens !). Solange Bied-Charreton les remet à leur place en pointant que tout ce à quoi ils pensent, tout ce qu’ils vivent, n’est en fait que la retranscription de grands discours publicitaires. Est-elle une moraliste ? Peut-être.

En apparence, Ivan et Noémie ont tout pour être heureux, mais ça ne leur suffit pas. Ils veulent du sens, un sens que ne peut leur donner le monde dans lequel ils vivent, le monde dont ils ne sont que le produit. Pour cela, ils seront obligés de se dépouiller de tout ce qu’ils sont, de tout ce qu’ils ont. Il est question du mythe du bon sauvage, de retour aux sources, à la nature. Solange Bied-Charreton lorgne du côté de la fable avec une conclusion surprenante, qui rejoint encore une fois Pérec et de son camp de concentration du bonheur de W ou les souvenirs de l’enfance.

« L’idée que le “retour aux sources” pousse au meilleur comme au pire, à la communauté ou à l’isolement le plus total, à la tradition comme au néant, explique Solange Bied-Charreton. C’était intéressant de jouer avec cette notion, si actuelle de l’origine, de la source. C’est la névrose post-moderne ».

 

Yann Suty

 


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A propos de l'écrivain

Solange Bied-Charreton

Solange Bied-Charreton est née en 1983. Elle vit et travaille à Paris. Enjoy est son premier roman.

 


A propos du rédacteur

Yann Suty

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Membre fondateur


Yann Suty est écrivain, il a publié Cubes (2009) et Les Champs de Paris (2011), chez Stock