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Nos vies suspendues, Charlotte Bousquet (par Myriam Bendhif-Syllas)

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 12.03.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Jeunesse, Roman

Nos vies suspendues, éditions Scrineo, février 2019, 350 pages, 17,90 €

Ecrivain(s): Charlotte Bousquet

Nos vies suspendues, Charlotte Bousquet (par Myriam Bendhif-Syllas)

Cela aurait dû être l’été le plus génial, le plus drôle, celui de la libération à la sortie du lycée, bac enfin en poche, celui d’avant la nouvelle vie et la séparation des uns et des autres, envolés vers leurs projets et leurs formations respectives. Ce fut l’été du cauchemar, répété et répété encore, les réveillant la nuit, les poursuivant le jour.

Il y a trois ans, Anis et Nora ont été violées ; Steven a fermé les yeux ; Milan n’a rien pu faire ; Maël et Enzo se sont laissés entraînés ; Matis et Laurent sont devenus des monstres. Pour chacun.e d’entre eux, leurs vies sont restées suspendues, lors de cette nuit d’été où tout a basculé.

Dans ce roman contemporain, Charlotte Bousquet ne donne pas la parole à un personnage privilégié, elle cible au contraire l’un après l’autre les différents protagonistes, mettant sur la table les ressentis et les points de vue de tous. Victimes et bourreaux sont ainsi convoqués et éclairent de façon crue et toujours juste les faits qui se sont déroulés et qui sont délivrés avec suspense. Elle montre avec précision comment chacun a survécu au drame, quelles stratégies ont été mises en place pour fonctionner encore, quitte à être vide ou figé à l’intérieur.

Anis court, elle pratique la boxe. Revêtue de ses pulls à capuche, elle semble une guerrière froide et implacable. Seuls les quelques animaux qu’elle côtoie semblent fissurer son armure et laisser affleurer son humanité. Nora quant à elle est à présent dans le coma. Elle a cessé toute vie, s’enfermant de plus en plus dans son chez-elle comme dans son corps qui n’avait jamais assez de couches protectrices pour lui permettre de relâcher sa vigilance.

« Alors, tu as continué à manger et à te détester d’être aussi lâche, et moche, et souillée. En mai, tu as pensé sérieusement à te suicider. Tu as écrit une lettre à tes proches. Tu te souviens de chaque phrase. Elle commençait ainsi : Ne me demandez pas d’être forte, je suis trop fatiguée pour cela et j’en ai assez de lutter. Chaque jour, je me réveille avec la peur d’affronter une nouvelle journée. Vous me dites que le procès m’aidera à surmonter tout ça, que je suis en dépression et qu’après, je remonterai la pente avec l’aide du docteur Aubert et de mes amis, mais je n’ai plus le courage d’attendre, vous comprenez ? Ça fait trois ans que j’étouffe, trois ans que je suis enfermée dans un cauchemar qu’il m’est impossible de fuir ! Je suis désolée de vous décevoir mais je ne peux plus continuer comme ça…

Finalement, la date du procès est arrivée.

Tu as déchiré ta lettre et tu as recommencé à espérer ».

Le récit du procès, comme de la période des interrogatoires sont éprouvants et se concluent par un jugement qui laisse Steven, Maël et Enzo libres, et les deux autres garçons condamnés à une peine de prison bien légère au vu de leurs actes. La violence éclate de façon sourde dans la prise de décision : ces deux filles ont finalement cherché ce qui leur est arrivé, leurs choix, leurs comportements ont amené ceux des agresseurs… Les remarques sont insidieuses et légitiment des crimes, renvoyant à des réflexes immémoriaux, condamnant les femmes par avance du fait d’être femmes. Charlotte Bousquet embrasse cette réalité, sans fard. Comme son héroïne, elle boxe ses mots, elle force les lecteurs à entendre, à voir, à réaliser que chacun.e d’entre nous participe de cette lâcheté, l’intègre dans son quotidien, la légitime par son silence.

Mais Anis n’entend pas accepter ce jugement et accepte le passage en appel. Cependant, elle n’a plus vraiment confiance en la justice : elle décide alors de passer à l’acte et de poursuivre les trois garçons restés libres. En parallèle des projets d’Anis, une ombre fantastique cerne peu à peu les coupables.

« Lâche.

Tricheur.

Menteur.

Je connais tes peurs.

Je sais ce que tu as fait.

Elle surgit n’importe quand, cette voix. Lorsqu’il prend sa douche. Lorsqu’il quitte son immeuble. Lorsqu’il traverse la cour du gymnase. Un vent glacé l’accompagne ».

Nous n’en dévoilerons pas plus. L’intrigue palpitante ne laisse aucun répit, nous percutant de son réalisme bien trempé, nous faisant vaciller face aux éléments fantastiques qui surgissent comme une Némésis insaisissable, jusqu’à une chute sans appel. Alors que les mouvements qui dénoncent les violences faites aux femmes se font entendre, Nos vies suspendues apporte une fiction bienvenue sur ce thème. L’engagement ici est clair, fort, lucide.

Nos Vies suspendues est avant tout un excellent roman, où les univers différents de l’autrice se rencontrent et se marient avec réussite, où son style s’affirme toujours plus acéré, plus sûr. C’est un roman à mettre entre les mains des adolescents comme des adultes, hommes et femmes. Charlotte Bousquet n’en finit pas de nous surprendre, et en même temps, on la reconnaît bien là, dans la plume, dans le ton, dans les choix d’une femme autrice, sincère et puissante.

Roman à partir de 15 ans

 

Myriam Bendhif-Syllas

 


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A propos de l'écrivain

Charlotte Bousquet

 

Charlotte Bousquet est philosophe de formation. Elle a publié une vingtaine de romans, autant de nouvelles, passant de la fantasy aux récits historiques. Elle a remporté plusieurs prix littéraires dont le prix Elbakin.net 2010 et Imaginales 2011 pour Cytheriae (Mnémos 2010).

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.