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Montecore, un tigre unique, Jonas Hassen Khemiri

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 18.10.11 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Pays nordiques, Le Serpent à plumes

Montecore, un tigre unique, traduit( suédois) par Max Stadler et Lucille Clauss, réédition Avril 2011, 376 pages, 22€.

Ecrivain(s): Jonas Hassen Khemiri Edition: Le Serpent à plumes

Montecore, un tigre unique, Jonas Hassen Khemiri

Montecore, un tigre unique délivre la correspondance électronique entre deux personnages improbables, Jonas, jeune écrivain prometteur, et Kadir le meilleur ami d’Abbas le père de Jonas. Le sujet en est Abbas lui-même, qui serait devenu, après un parcours rocambolesque de la Tunisie à la Suède, un photographe renommé. Or, Jonas souhaite écrire un livre sur son père et Kadir se propose de son propre chef de l’aider. Pour l’ami, le père est un héros. Pour le fils, c’est un pauvre looser. Qui des deux nous délivrera « l’histoire historique » de ce self-made-man ? Une troisième voix intervient ; celle d’Abbas, à travers des lettres écrites à Kadir et transmises par ce dernier à Jonas.

La drôlerie du livre repose sur la tentative hagiographique du bon Kadir qui veut à tout prix faire ressortir l’éclat de la biographie d’Abbas et ses conseils littéraires à Jonas, tous plus ridicules les uns que les autres. Le tout dans un impossible mélange de formulations d’arabe littéraire, d’allusions paillardes, disco ou pop et de politesses alambiquées. Le lecteur comprend très vite que cet ami certes perdu de vue mais tout à fait désireux de révéler au fils la véritable histoire, la saga héroïque de son paternel, n’a rien d’un historien objectif. En effet, ce brave panégyriste  enjolive la réalité comme on peint une enluminure mais avec des couleurs fluo.

La vie quotidienne se transforme en chanson de geste, sur fond de musique d’ABBA. Le gris du ciel et de la peau se colore, les détails médiocres se transforment en anecdotes glorieuses.


« Venons-en à ton texte livré. J’admets que tu fais un effort extrême pour presser ton cerveau afin d’en sortir du talent littéraire. Tu apprends. Mais tu n’es pas encore tout à fait stable. Observe soigneusement mes notes de bas de page pour visualiser toutes les parties où tu as injecté des dérapages qui s’éloignent trop de la vérité. Pourquoi nommas-tu le document « Montecore » ? L’épelas-tu éventuellement d’une mauvaise manière ? Veux-tu référer au manticore, ce monstre lionesque de tes jeux de rôles ? Est-ce une allusion à Montecorps, l’armée des montagnes ? Ou à Monte-cœur comme le cœur de la montagne ? Calme ma confusion.

Es-tu prêt à terminer le livre ? Ton ventre est-il aussi envahi par une horde de papillons ? Le moment est venu où nous devrons éclairer le temps turbulent que nous pouvons appeler les années quatre-vingt-dix de la Suède. Je te laisse prendre le relais du récit et t’invite à te formuler librement. »


Pour Jonas, il s’agit de remonter le fil des souvenirs d’enfance et d’adolescence crus et lucides où tout se lit au pluriel des papas et des mamans. Après avoir dévoré des montagnes de bonbons Pez, le garçonnet privé de son père – parti du domicile conjugal pour vivre librement sa carrière artistique – devient un adolescent révolté et d’obédience hip-hop. L’inénarrable trio puis quatuor adolescent mené par Jonas est une belle réussite. Le virtuel et le réel se confondent dans leurs jeux puis leurs luttes contre l’ennemi mortel : les racistes suédois qui martyrisent les étrangers. Le collectif « Bougnoules For Life» est né.


« Les papas restent assis sans dire un mot, et c’est toi, Melinda, Imran et Patrick contre le reste du monde, vous contre eux, arrêtons avec ce putain de VOUS, c’est NOUS qui marchons à travers la vie en constituant ensemble une exception, NOUS qui refusons leurs règles et détruisons leurs tiroirs, NOUS qui faisons exploser leurs catégories parce que NOUS ne sommes pas des idiots de Suédois ni des immigrés, NOUS sommes éternellement inclassables. […] Nous avons des papas tunisiens et des mamans suédo-danoises, nous ne sommes ni entièrement suédos ni entièrement arabos, mais quelque chose d’autre, une troisième chose, et la découverte de ne pas avoir de collectif uniforme nous fait grandir pour créer une classe à part, un nouveau collectif qui ne connait pas de limites, qui n’a pas d’histoire, un cercle créolisé où tout est mêlé et mixé et hybridé. Nous sommes là pour leur rappeler que leurs jours sont comptés. Nous sommes ceux qui s’emparent de votre langue écœurante pour l’écorcher. »


A travers ce double regard, se dessine et se perd à la fois cette figure d’homme en quête d’une intégration qui ne viendra jamais. En filigrane se donne à lire également le portrait d’une Suède, riche en contradictions. Immigration et racisme. A l’heure des engagements d’extrême gauche, ouverture zéro.

Le dictionnaire suédois composé par le fils pour les deux compères est à mourir de rire. Le père invente sa propre langue matinée d’arabe, de français et de suédois, il transpose des expressions, en crée d’autres. Métisse, hybride, ce langage fait sourire et développe une véritable poésie. Saluons le travail des traducteurs face à cette profusion de langues qui se télescopent et se mélangent. Mais si l’on rit beaucoup dans cet ouvrage, la trame de fond est sous-tendue par un humour des plus caustiques. Un humour noir d’enfant gris, bronzé, café au lait ou chocolat, qui transcende les ambiguïtés de son identité en un roman décapant de la dés-intégration. Tout est métisse, fait de bric et de broc dans cette aventure picaresque  qui célèbre la créativité du langage et les pouvoirs de l’imagination.


Myriam Bendhif-Syllas


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A propos de l'écrivain

Jonas Hassen Khemiri

Jonas Hassen Khemiri est un écrivain suédois né le 27 décembre 1978 à Stockholm.

Khemiri a étudié la littérature et l'économie internationale à Stockholm et Paris, et a effectué un stage au Conseil de sécurité des Nations unies à New York.

 

(Source wikipédia)

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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