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Miniaturiste, Jessie Burton

Ecrit par Victoire NGuyen 26.10.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman, Gallimard

Miniaturiste, mars 2015, trad. de l’Anglais par Dominique Letellier, 505 pages, 22,90 €

Ecrivain(s): Jessie Burton Edition: Gallimard

Miniaturiste, Jessie Burton

 

L’apprentissage de Petronella Oortman

« (…) la femme tient un moment le battant ouvert pour l’oiseau. Il sent son effort, mais choisit de s’envoler derrière la chaire.

(…) Passereau, songe-t-elle, si tu crois que ce bâtiment est un lieu plus sûr, ce n’est pas moi qui te libérerai ! »

Lorsque Petronella Oortman arrive dans la maison de son époux, elle a à peine 17 ans. C’est donc encore une enfant vivant auprès de sa mère dans sa campagne hollandaise. Pour fuir la misère et les dettes contractées par son défunt père, la jeune fille accepte un mariage arrangé avec Johannes Brandt, un riche marchand puissant d’Amsterdam. Mais son installation dans l’imposante demeure de son époux s’avère être difficile d’autant plus que Marin, sa belle-sœur, ne semble guère la porter dans son cœur. Elle découvre l’étrange attitude de son mari qui la délaisse dès la nuit de noces.

« Après la cérémonie, en septembre, à Assendelft, une fois leurs noms inscrits dans le registre de l’église, ils avaient dîné brièvement chez les Oortman, et Johannes s’était éclipsé. (…) Sa nuit de noces, la jeune mariée Nella l’avait passée comme depuis des années, tête-bêche dans le même lit que sa sœur, qui se tortillait comme un ver. C’est pour le mieux, se dit-elle en se représentant jaillissant des flammes d’Essendelft sous la forme d’une femme nouvelle : une épouse, et tout ce qui va avec ».

Profitant de son cadeau de mariage, une belle maison de poupée, Nella décide d’orner cette demeure en miniature.

« Sur le carrelage, un énorme cabinet ouvert se dresse, dominant Johannes de la moitié de sa taille. Il est démesuré, ce cabinet géant soutenu par huit pieds incurvés et solides, deux rideaux en velours couleur moutarde tirés sur sa façade ».

Commence alors pour elle une aventure inquiétante : le mystérieux artisan miniaturiste lui expédie régulièrement des personnages qui semblent raconter les instants tragiques de sa vie. La peur s’installe et Nella va découvrir des secrets qui vont faire basculer sa vie et celle de ses proches à commencer par Johannes…

Miniaturiste est un premier roman remarqué de la jeune Jessie Burton. En effet, elle conjugue l’art du suspense au dynamisme d’un récit d’aventure. Sur fond d’un amour impossible, elle déplie les êtres en les revêtant d’une dimension tragique. Elle place ses protagonistes devant des choix intenables pour étudier leurs réactions et sentiments.

Mais pas seulement. Au travers de ce récit, la lecture peut être plurielle. En effet, l’auteur hisse la ville d’Amsterdam au rang de protagoniste. La capitale du Pays-Bas du 17è siècle toise les autres grandes et puissantes villes européennes. C’est le florilège des arts et l’essor économique de la ville qui côtoie toutes les couches sociales de la société flamande. Jessie Burton insiste sur le pouvoir des guildes et des confréries de marchands. Elle jette sa protégée Nella dans l’arène de ce monde impitoyable. La jeune fille doit se débarrasser de sa condition de femme fragile pour pénétrer dans l’univers clos des négociants. Elle doit reconsidérer son point de vue étriqué et voir au delà des apparences. C’est au contact de son époux et de l’intégrité de celui-ci qu’elle ouvre enfin les yeux sur ce qui a été sa vie…

Ainsi, Miniaturiste est non seulement un roman d’apprentissage mais aussi un hommage à des figures de femmes fortes qu’elles soient Marin, la mystérieuse miniaturiste ou encore Nella. Face à l’hypocrisie d’une société régie par l’argent et le puritanisme, ces femmes symbolisent un autre ordre qui tient tête aux diktats d’une morale bien pensante.

Il est sans conteste que Jessie Burton nous offre là un travail de très bonne facture. A aucun moment le lecteur entrevoit une faiblesse dans l’écriture. Le travail est minutieux et témoigne d’une recherche approfondie sur l’Amsterdam du 17è siècle. Le style est alerte et le lecteur bénéficie d’une traduction de qualité qui respecte aussi bien la tension dramatique des dialogues que des passages descriptifs. En conclusion, le lecteur flâne agréablement sur les berges et les ruelles de la ville en compagnie d’un auteur de talent.

« Tout ce temps, songe-t-elle, j’ai été observée et protégée, instruite et raillée. Elle ne s’est jamais sentie aussi vulnérable. Elle est là, perdue au milieu de tant de femmes d’Amsterdam, de leurs peurs secrètes, de leurs espoirs. Elle n’est pas différente d’elles. Elle est Agnes Meermans. Elle est la fillette de douze ans. Elle est la femme qui pleurera son mari chaque jour. Nous sommes légion, nous les femmes envoûtées par la miniaturiste. Je croyais qu’elle voulait ma vie, mais, en, vérité, elle a ouvert ses compartiments et m’as permis de regarder à l’intérieur ».

 

Victoire Nguyen

 


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A propos de l'écrivain

Jessie Burton

 

Jessie Burton est née à Londres en 1982. Elle a été comédienne avant d’être écrivaine. Miniaturiste est son premier roman publié en 2015.

 

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.