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Max et les Phagocytes, Henry Miller

Ecrit par Cyrille Godefroy 09.03.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Nouvelles, USA, Le Livre de Poche

Max et les Phagocytes, trad. Georges Belmont, 189 pages, 6 €

Ecrivain(s): Henry Miller Edition: Le Livre de Poche

Max et les Phagocytes, Henry Miller

 

Ce recueil de nouvelles, publié en 1938, se démarque légèrement du flamboyant et sauvage Tropique du cancer, roman phare de l’auteur. Vierge d’obscénité, chacune de ses sept nouvelles est le récit truculent et maîtrisé d’une rencontre ou d’une aventure tirée de l’expérience de Henry Miller.

En 1930, Miller, ivre d’extase et de liberté, s’extirpe du bourbier américain, mélange de puritanisme et d’activisme. Il s’exile à Paris où il se livre à une bohème insouciante et artistique. Marinant dans une extrême précarité, mendigotant, subsistant grâce à la charité des personnes auxquelles il se lie, Miller n’a qu’une idée en tête : devenir écrivain. Tout devient matière à écrire. La moindre péripétie est le prétexte à une mise en mots qui, loin d’amoindrir le réel, l’embrase. Miller s’imprègne de l’atmosphère rustre et sordide des bas fonds parisiens, s’abreuve à ses déboires et se nourrit de ses multiples rencontres. Il absorbe tout tel un buvard, phagocytose effrénée, et le recrache en perles d’encre sur le papier.

Son premier glaviot sort en 1934, âpre, décomplexé, apocalyptique, le torrentiel Tropique du cancer emporte tout sur son passage, spécialement les débris de la morale, de l’ordre et de l’hypocrisie. Telle une femme qu’il rudoie et contraint, Miller force le passage. Tant bien que mal, avec le secours pratique d’Anaïs Nin, le sillon est creusé, Miller n’a plus qu’à s’y engouffrer, n’en déplaise aux pharisiens effarouchés. En 1936 survient le « Printemps noir », évoquant son passé américain, dentelles austères et élégiaques dédiées à sa muse du moment.

Puis Miller se penche sur l’histoire de Max, parasite comme lui, mais collant. Il l’écoute, à son corps défendant, geindre et baragouiner comme un beignet infâme : « Je presserai jusqu’à la dernière goutte de jus – après ça, par-dessus bord ! ». Miller est un roc qui ne demande qu’à s’attendrir. Son impassibilité métallique s’est forgée dans la rue, misère et compagnie. June, sa seconde femme, l’a essoré. L’Amérique l’a piétiné. Cœur broyé, esprit en cendres, Miller, pourtant, retape Max et le remet en circulation, dans ce cloaque qu’est la société. Miller ne se grise d’aucune illusion : « Il lui faudra mourir d’abord, s’il veut voir l’aube ».

Miller martèle à tout va que le monde est meurtrier, que les mœurs vermoulues asphyxient l’individu : « Le monde entier crève de pus et de souffrance ». Pour preuve, sa rencontre à La Nouvelle Orléans avec un ancien soldat, déchu, alcoolique, marginal, embarqué dans une dérive sans rémission. Dans ce contexte, l’Art sert de refuge, telle une crique où l’individu explore à l’envi son potentiel primitif et transcende la piètre réalité. A ce titre, Bonno le peintre, obnubilé par la symbolique de l’œuf, incarne la vitalité artistique, dans ce qu’elle implique de fantasque et de chaotique.

Pour ne pas retomber dans les griffes de June, Miller file à l’anglaise et se heurte comme un insecte azimuté à un mur administratif. Trop heureux de ne parler que sa langue maternelle, il rompt son amarre parisienne. Londres lui tend les bras. Et une fin de non-recevoir. Trop pauvre, Mr Miller, vous ne taperez pas la fière Albion. Refoulé par deux fonctionnaires narquois et zélés. La perfidie se gausse des frontières. L’humiliation poursuit Miller de son flair aiguisé. Retour à Dieppe, payé rubis sur l’ongle par la Reine mère et ses 46 millions de rejetons.

Heureusement, Miller est riche de souvenirs, d’amours défuntes et dérisoires : Cora, la première, l’inaccessible. Celle dont l’image recouvrira l’horizon au soir de sa mort. Dire que Miller, ce fornicateur convulsif, ne l’a jamais touchée ! Tellement entravé dans son désir qu’il en haïrait les femmes toute sa satanée existence : « Son image était constamment présente à mon esprit. Son absence était un tourment perpétuel, qui servait à maintenir en vie cette image ». Eh oui, Mr Miller, l’amour idéalisé est plus traître que deux uniformes délavés. Restait à flegmatiser tout ça : « Dans le bleu de Chine limpide de ses yeux, dans leur invite ronde et glacée, pareille à celle d’un miroir, je me vois et me verrai jusqu’au bout, image ridicule de l’âme seule, du grand errant, de l’artiste frustré et inquiet, de l’homme amoureux de l’amour, perpétuellement en quête de l’absolu, main éternellement tendue vers l’inatteignable ».

Du coup, Miller se tourne vers les putains. L’approche en est plus simple, elles sont là pour ça. Pas d’espoir intempestif, pas de cristallisation possible. Serait-ce la raison pour laquelle vous adorez barboter dans la fange, Mr Miller ? Bref, un passage éclair chez Mme Claude, la putain au grand cœur, le requinque, le remet provisoirement d’aplomb. Le romantisme est une promesse de souffrance, la culbute un havre de jouissance. Paris et ses grues. Un bordel à ciel ouvert loin de la vile bienséance. Une routine savamment huilée. Ecartez les jambes, Mme Claude, que j’y foute ma semence. Miller y revient, addict à la cocotte, aimanté par l’humanisme de Mme Claude. Méfiez-vous, Mr Miller, Mme Claude serait capable de saisir votre âme. En chaque putain sommeille une femme.

Un jour ou l’autre, il faut rentrer au bercail et certaines racines refont méchamment surface. Les Teutons, ces seigneurs de la guerre, veulent croquer l’Europe toute entière tel un pudding gélatineux. Pourquoi fuyez-vous, Mr Miller, ce sont vos frères après tout. Ah, la famille ! Un crochet mythologique par la Grèce et retour au foyer austère de Brooklyn où papa, l’éclopé, maman, la castratrice en chef, et sœurette, des papous plein la tête, rejouent ad vitam aeternam une dramaturgie rance. La messe est dite. Famille, je vous aime. En 1940, celui qui proclamait « je ne me sens chez moi qu’à l’étranger » rapatrie, la queue entre les pattes, aussi fauché et raté qu’en désertant les lieux dix ans plus tôt : « Je suis revenu au monde étroit et restreint d’où je m’étais enfui ». Miller est maudit, incompris, mais toujours debout. Il tient la barre tant qu’il a une broutille à écrire, une larme à verser, une poule à lever. L’expert en insuccès réchauffe un temps le foyer familial, attise quelques braises, puis s’en va vers de nouvelles déconvenues, tel un cow-boy pacifiste fredonnant sur son cheval mécanique les bienfaits de l’universalisme. A force de hasards provoqués, le diablotin de Brooklyn finira par dénicher son petit paradis, non-climatisé, au bord du Pacifique, dans un endroit aussi sauvage que lui. « Je fus frappé de la conviction profonde et paisible qu’un ordre certain présidait à toute chose.

Chaque portrait picaresque que Miller dresse avec une verve rabelaisienne véhicule un peu de lui-même, de ses détestations, de sa vision de l’existence, de son inadaptation criarde : « Je refuse de gâcher ma destinée en me bornant à considérer la vie selon l’étroitesse des règles qui la cernent aujourd’hui comme autant de pièges ». Il ne veut pas perdre sa vie à la gagner : « Faut-il que nous soyons esclaves toute la vie durant – rien que pour l’argent, l’argent, l’argent ».

Sa prose sans filtre est un régal, à la fois poétique et triviale ; elle sourd nerveusement de ses entrailles, de son esprit révolté. Le récit court supprime le gras et le déchet qui lestent parfois ses romans. Au fil de cette mélopée maîtrisée, d’un pittoresque à coucher dehors, Miller tape à tout va, dégaine en rafale ses fulminations et foudroie de sa franchise le triptyque évangéliste du travail, de la famille et de la patrie.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Henry Miller

 

Henry Valentine Miller est un romancier et essayiste américain né le 26 décembre 1891 à New York et mort le 7 juin 1980 à Pacific Palisades (Californie).

Son œuvre est marquée par des romans largement autobiographiques, dont le ton conjugue à la fois désespoir et extase. Miller s'est lui-même qualifié de « Roc heureux ». Son œuvre a suscité une série de controverses dans une Amérique mécanique et pécuniaire contre laquelle Miller a lutté car, pour lui, le but premier de la vie est de vivre. Il fut bien accueilli en Europe, cependant il faudra attendre les années 1960 pour qu'il connaisse du succès dans son pays (surtout dans l'élite américaine francophile et éduquée).

Henry Miller a été durant sa jeunesse un grand admirateur de l’écrivain Knut Hamsun ainsi que de Blaise Cendrars, qui fut également son ami et un des premiers écrivains de renom à reconnaître son talent littéraire. Sur son lit de mort, Henry Miller dira que, s'il a tellement écrit sur sa vie, ce fut uniquement pour l'amour sincère des gens et non pour la gloire, la renommée ou la célébrité.

 

(Wikipédia)

 

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).