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Marguerite n’aime pas ses fesses, Erwan Larher

Ecrit par Emmanuelle Caminade 10.04.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, J'ai lu (Flammarion)

Marguerite n’aime pas ses fesses, avril 2018, 260 pages, 7,40 €

Ecrivain(s): Erwan Larher Edition: J'ai lu (Flammarion)

Marguerite n’aime pas ses fesses, Erwan Larher

 

Marguerite n’aime pas ses fesses est une fable caustique et ludique à l’ironie mordante qui se mue en thriller rocambolesque pour nous dépeindre un monde en trompe-l’œil dans lequel l’image et le virtuel accroissent leur empire de manière inquiétante, une société immature, narcissique et exhibitionniste. Refusant de voir dans cette planète malade le meilleur des mondes possibles, Erwan Larher y propulse un nouveau Candide sous les traits d’une attachante Marguerite, une trentenaire hors normes à qui sera offerte l’occasion d’un sursaut la révélant à elle-même.

Marguerite « se pense nulle dans plein de domaines, des fesses à l’écriture ».

Incapable de s’affirmer, exploitée par ses proches et totalement dépourvue de libido, elle s’évade dans ses rêves. Alors qu’elle vit en couple avec Jonas, un mec « ni mieux ni pire qu’un autre », et effectue de menus travaux littéraires pour une maison d’édition, elle s’imagine ainsi en mère comblée à la tête d’une joyeuse famille et en romancière à succès. Jusqu’au jour où sa vorace éditrice la charge d’aider un ancien Président de la République, Aymeric Delaroche de Montjoie, à écrire ses mémoires.

Ce « vieux gâteux libidineux et pourtant classe » s’intéresse à elle et la met en confiance. Il lui parle de sexe et lui raconte les nombreuses affaires dans lesquelles il a trempé, évoquant parfois une mystérieuse Nina, une romancière poseuse de bombes dont toute trace devait être effacée, et notamment un manuscrit inachevé…

Aymeric lui suggérerait-il « l’intrigue de son prochain roman. Un polar dans les allées du pouvoir, un roman un peu chaud » ? Toujours est-il que la vie de Marguerite en est changée.

Au travers de tous ses personnages qui, à l’instar de Marguerite, mènent à l’insu des autres une double vie, Erwan Larher tourne en dérision les comportements quotidiens de ses contemporains et leurs multiples travers, des plus dérisoires aux plus graves, se livrant à une brillante satire sociale et politique.

Il dépeint notamment avec humour ce monde littéraire qu’il connaît bien. Et il explore surtout la déchéance du politique en mettant en scène la puissance destructrice des pulsions sexuelles et les ravages du vieillissement, dressant un portrait terrifiant et délirant de ce monde pitoyable de « bateleurs » corrompus pour qui la conquête du pouvoir sert avant tout à assouvir une jouissance dominatrice. Un portrait explosif qui mêle à la fiction de nombreuses données factuelles, l’auteur jouant avec brio du roman à clés.

« Si l’action politique est vaine, non par essence mais à cause des hommes politiques qui la conduisent, comment agir ? »

Cette question qui « traversait le roman inachevé de Nina » traverse bien sûr celui d’Erwan Larher. Et il semble que pour l’auteur la littérature soit un instrument de combat politique, une manière pacifique d’ouvrir des brèches et d’apporter un espoir de changement dans notre manière de vivre ensemble.

Embrassant notre monde sous ses multiples facettes, l’auteur se livre en effet à un exercice de style qui n’a rien de vain, utilisant toutes les ressources de la langue pour nous bousculer et nous surprendre.

Jouant tant de la virtuosité du montage que de la richesse inventive et bariolée du lexique, il mène son roman sur un rythme trépidant et virevoltant, décalé et chaloupé. La narration à la troisième personne varie sans cesse les points de vue et, maître de l’ellipse à la manière d’un Deville (Michel, le cinéaste), l’auteur accélère le tempo narratif et rapproche ce qui est disjoint, « établissant des passerelles entre ces mondes qui ne coïncident pas ». Tandis que, dans le même temps, son art consommé de la parenthèse brise l’uniformité apparente en introduisant une voix plus intime et critique, voire discordante.

Il révèle et embrasse de même ces décalages au travers des registres de langues – et même des langues (recourant volontiers à l’anglais) –, mélangeant termes argotiques et recherchés, vieillis et spécialisés, sachant éviter toute vulgarité dans les scènes scabreuses en privilégiant les termes techniques, scientifiques, jouant sur les mots et « néologisant » à plaisir.

Et dans ce combat des mots contre l’image, c’est bien « l’écriture, les livres (…), tout ça. L’ancien monde » qui l’emporte. Ce sont bien les mots d’Aymeric qui font accéder Marguerite à une jouissance textuelle capable d’enfanter sa métamorphose.

« Des phrases. Seulement des phrases. Peut-on en faire surgir l’émotion ? Que pèsent-elles face aux images du journal télévisé ? » s’interroge l’héroïne, « seule devant sa psyché, avec son cul trop plat ». Nul doute que ce roman apporte la preuve de leur pouvoir. Que Marguerite n’aime pas ses fesses, dont la chute ouverte porte toutes les promesses, s’avère le roman d’un grand artificier !

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Erwan Larher

 

Erwan Larher est né en 1970. Il a travaillé dans l’industrie musicale mais se consacre à l’écriture depuis une quinzaine d’années. Il a publié ses deux premiers romans chez Michalon, les deux suivants chez Plon (notamment L’abandon du mâle en milieu hostile, qui fut couronné par plusieurs prix), puis il a rejoint Quidam en 2016 avec Marguerite n’aime pas ses fesses, et ce dernier livre sorti pour la rentrée littéraire de 2017.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.