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Maraudes, Sophie Pujas

Ecrit par Pierre Perrin 19.02.16 dans La Une Livres, Les Livres, L'Arpenteur (Gallimard), Critiques, Récits, Roman

Maraudes, octobre 2015, 168 pages, 16 €

Ecrivain(s): Sophie Pujas Edition: L'Arpenteur (Gallimard)

Maraudes, Sophie Pujas

 

 

L’exergue choisi pour cet ouvrage, sous-titré récit, donne une précieuse indication. « De mes états d’âme, la neige est celui que je préfère ». C’est de Jules Renard, dans son Journal. C’est primesautier, un peu taquin. En fait, la métaphore installe un paysage et surtout partage le monde en deux. Sous la neige, sous les pages du récit, la dure réalité ; en superficie, la perfection du style. Sophie Pujas sait regarder la capitale, dont elle emprunte les boulevards et plus encore les ruelles, pour conférer un territoire à son récit, mais plus encore l’intérieur des êtres qu’elle croise et qu’elle invente, à la fois. « Les êtres humains n’affichent pas ainsi leurs abîmes, leurs fantômes. Il faudrait pouvoir deviner, sous le front, tel deuil, au creux des reins, tel grand amour perdu, dans la chevelure, tel regret, pour ne pas ouvrir négligemment des trappes sous les pas de ceux à qui nous parlons ».

Ce récit est une éphéméride où les jours ne s’enlèvent pas, mais s’agrègent aux précédents, sur quatre saisons. À chaque page ou presque, et dans le halo des maraudes qui donnent leur titre au volume, se révèle une histoire en miniature. L’être humain y est présenté dans toutes ses dimensions, de la misère absolue du sans domicile fixe, mort de froid, « froid de gueux », et plus encore d’oubli de son vivant, à la naissance. Ceci sans remonter le temps ; celle-ci, c’est une mère qui sort pour la première fois avec son nouveau-né. « Elle lui décrit, d’une voix qu’elle ne se connaissait pas, les arbres, les fleurs et les passants ». Sophie Pujas rejoint là, pour ces sentiments si rarement exprimés dans la littérature, la Françoise Lefèvre du Petit Prince cannibale qui a su faire si bien résonner ce timbre-là.

Le style de Sophie Pujas – on ne s’étonnera pas qu’un écrivain véritable fasse le don d’un style – est un régal. Ses phrases sont incisives sans être carnassières. Elle marie la formule, un art de la chute digne de Maupassant, et le délié nécessaire à l’expression de la délicatesse. Elle interroge, de façon cinglante : « Combien de haine peut-on recevoir chaque jour ? » Elle constate : « La modernité a banni la pause ». Elle sait dénicher « l’aiguille du désir dans la meule de foin des femmes indifférentes », une jupe qui « pétarade au soleil », à l’autre extrémité : « un visage sans personne derrière ». Elle sait faire ressentir aussi toute une histoire d’amour en quelques lignes : « Elle sait que bientôt, c’est presque inéluctable, elle connaîtra le poids exact de ce corps contre le sien, sa chaleur dans la nuit, le timbre précis de cette voix, invisible possession, mémoire vive pour les heures moins fastes ». Elle relate à ravir les rencontres, les ratés, les illusions et les désillusions. Qui avait noté avant elle : « le désir la prive des mots qu’elle devrait dire » et comment un couple, avant même de naître, s’est déjà défait ?

« Nous n’aimons pas la perfection, mais la fragilité, ce qu’il nous faut apprendre à protéger. Ce qui fait notre déroute en amour n’est pas l’idéal courbe d’un visage mais le trouble pailleté d’un regard. Ce sont les aspérités d’une âme qui nous laissent à merci ». Si ces traits ne rendent qu’à peine l’épiderme de la ville qu’offre aussi ce récit – comment est-il possible qu’il n’y ait pas de bar dans la rue Hemingway ? –, c’est que tout y fait merveille. On devrait accueillir autrui sans rien attendre de personne. En trois lignes, elle confirme la preuve de cela, rue de la Lune, et que néanmoins l’âme humaine est increvable. Elle peut tout tolérer, l’âme, même « les mots cravatés », « les yeux en embuscade » et que « le temps n’est pas à la mesure de nos cœurs ».

Voilà un très beau livre, le second, d’un écrivain femme, qui marie le cru et le cuit, la massette et le plumet, la vérité et mille enchantements, et dont il faudra suivre le cheminement. Mais Maraudes délivre déjà un tel plaisir que ce serait un grand dommage de surseoir à sa découverte.

 

Pierre Perrin


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A propos de l'écrivain

Sophie Pujas

 

Sophie Pujas, est journaliste au Point.

 

A propos du rédacteur

Pierre Perrin

 

Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.

Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.

Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités : http://perrin.chassagne.free.fr

 

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