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Mamihlapinatapai, Arnaud Viviant

Ecrit par Laurence Biava 17.06.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Editions François Bourin

Mamihlapinatapai, mars 2014, 106 pages, 14 €

Ecrivain(s): Arnaud Viviant Edition: Editions François Bourin

Mamihlapinatapai, Arnaud Viviant

 

Mamihlapinatapai (parfois orthographié mamihlapinatapei) est un mot du Yagan de La Terre de Feu, listé dans le Livre Guinness des records comme le « mot le plus succinct ». Il est considéré comme l’un des mots les plus difficiles à traduire. Il décrit « un regard partagé entre deux personnes dont chacune espère que l’autre va prendre l’initiative de quelque chose que les deux désirent mais qu’aucun ne veut commencer » (sources Wikipédia et la 4ème de couv).

A peine un an après son dernier roman, La vie critique, Arnaud Viviant est revenu en ce printemps avec ce formidable essai qui consacre quelques études littéraires parfaitement subjectives à des livres parus ces quinze dernières années : livres qui ont marqué l’auteur en fonction du désintérêt ou bien de l’intérêt qui s’en est dégagé. Dans le premier cas, on peut globalement dire que le formatage commercial du livre a eu raison du désintérêt manifeste éprouvé à sa lecture, quand l’intérêt suscité est, en revanche, dû en grande partie à l’invention de l’auteur, à la forme créatrice et souvent licencieuse de son récit. Et à l’épaisseur qui se dégage du propos.

On retrouve dans les pages de Mamihlapinatapai tout ce qu’on aime et qui fait que la littérature est ce bel ensemble de production littéraire incluant les faits littéraires : observés en tant qu’objets d’étude, se dessine alors ce corpus d’œuvres consacrées, comme le disait Barthes, enseignées par les intellectuels, professeurs ou autres. On retrouve ici dans ces portraits de livres somptueux tout ce qui fait que la littérature est à la fois art et langage, existant d’abord sur un plan esthétique, et puis forcément dominée par des textes qui, enjoints à la technique d’écriture, impliquent et supervisent tout un registre rhétorique de genres, de styles ou de figures.

Le livre de Viviant est fait de telle sorte qu’on pourrait le prendre par la fin ou l’entamer par son milieu. On pourrait parler des heures du titre de l’ouvrage – Mamihlapinatapai c’est le dernier chapitre, indispensable et brillant – que l’auteur rapproche à juste titre du terme anglais serendipitypour tenter d’exprimer, à défaut de traduire, précisément l’intraduisible, l’intraduisible en tout, notion merveilleuse et concept fascinant que l’on retrouve souvent dans les romans sans fin. Ou comment les mots a priori imprononçables (ou intraduisibles) « illustrent à merveille le passage du local au global, de l’intraduisible au tellement traduisible qu’on peut même, pour le coup, en éluder trois lettres… ». Et Viviant de citer l’exemple de ce roman américain Netsuke, dont le titre en français F***able. Soit : volontairement écrit avec trois lettres en moins.

Ailleurs, on retrouve le Champot de Guy Debord et des choses sur Pérec que l’on avait déjà côtoyés et relus dans La vie critique (sauf le premier roman abouti du second). Il y a les écrits de Jean Jaurès, des propos caustiques sur le situationnisme, la verve stylisée de Michel Houellebecq, des analyses fines sur le marxisme, le premier roman travaillé avec classe et lyrisme de Nathalie Quintane à propos de Tarnac et de Julien Coupat, dont il est également longuement question au travers d’un livre raté de Richard Millet.

Retour également jubilatoire avec le Baise-moi de Despentes, le cloaque geek répandu dans La théorie de l’information d’Aurélien Bellanger et La vérité sur l’affaire Harry Quebert de Joël Dicker. On appréciera ou non les sarcasmes adressés à l’endroit de Delphine de Vigan – à mon humble avis, totalement injustifiés – ainsi que ceux, a contrario plutôt bien sentis, envers Emmanuel Carrère et sonLimonov.

Des joutes verbales, pertinentes, saillantes émaillent en tout cas cet ouvrage corrosif et bien foutu que l’on quitte à regret. Un regret particulièrement manifeste lorsque l’on a lu tous les ouvrages dont il est question, comme c’est le cas ici.

Le talent d’Arnaud Viviant consiste avant tout à transmettre le goût de la lecture : comme dans ses précédents livres, on retrouve cet art narratif qui raconte et transcende (anecdote, ou fait littéraire) avec passion, truculence et perspicacité ce qui était susceptible d’avoir pu échapper au lecteur lambda. Un gai savoir sans pesanteur néanmoins, sans prétention, des fulgurances, une acuité critique, débarrassée de toute fioriture. Un livre gourmet, à mettre entre toutes les mains.

 

Laurence Biava

 


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A propos de l'écrivain

Arnaud Viviant

 

Arnaud Viviant est un journaliste, critique littéraire, écrivain et éditeur français. Il collabore à l’émission Ça balance à Paris sur Paris Première, au magazine Transfuge, à l’émission Le Cercle sur Canal Plus Cinéma, et au Masque et la Plume. En 2012, il a lancé une revue trimestrielle, Charles, qui parle de politique autrement.

 

A propos du rédacteur

Laurence Biava

 

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Rédactrice

 

Titulaire d'une licence de lettres classiques, romancière, chroniqueuse littéraire auprès de BSC News, Unidivers.org, et Présidente de Collèges littéraires des Prix Rive Gauche à Paris et Prix littéraire du Savoir et de la Recherche. Deux romans parus : l’un,  en septembre 2010 Ton visage entre les ruines chez In Octavo Editions, l’autre en juin 2014 Amours mortes aux Editions Ovadia. Le troisième livre – Mal de mer -, Journal de Bord écrit en hommage aux victimes du tsunami asiatique de décembre 2004, paraît pour l’été 2015.
Enfin, un Recueil de Nouvelles Rive gauche à Paris – la Rive gauche en toutes lettres - initié par le Collège du Prix Rive gauche à Paris en 2013 ainsi qu’un quatrième livre En manque – troisième roman – paraîtront, selon toute vraisemblance, au second semestre 2016.

Ouverture d’un site littéraire personnel (site, pas blog) le 20 août 2015 pour la rentrée littéraire de septembre prochain.