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Lointain souvenir de la peau, Russel Banks

Ecrit par Alexandre Muller 15.03.12 dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Recensions, Roman, USA

Lointain souvenir de la peau, 23,80 €, 444 p. traducteur Pierre Furlan

Ecrivain(s): Russel Banks Edition: Actes Sud

Lointain souvenir de la peau, Russel Banks

 

D'un côté il y a les îles artificielles avec leurs immeubles luxueux qui ressemblent à des empilements de jetons de poker, leurs résidences, leurs restaurants. De l'autre les quartiers populaires et le centre de Calusa, Floride. Entre les deux, un viaduc. Un tapis à six voies. Les piles du pont s'encastrent dans une dalle en béton. Cette dalle recouvre une île. Une île où s'échouent des tentes, des abris de fortune au bord de l'océan.

Sous le viaduc de Claybourne, un refuge d'exclus. Des condamnés pour abus sexuels en liberté conditionnelle. Tous portent un bracelet électronique. Sur internet, un carré de couleur informe n'importe qui de leur lieu de résidence, de leur photo, date de naissance, mensurations. Ils sont répertoriés, fichés, identifiés, localisés et en rapport hebdomadaire avec des contrôleurs judiciaires.

La loi stipule qu'un individu ayant commis un crime sexuel ne peut habiter à proximité d'une zone sensible où se trouvent des enfants. Des cercles concentriques s'étalent sur la carte de la ville d'où sont exclus les déviants. À quelques exceptions près, l'aéroport, le marécage et l'île sous le viaduc.

Kid, vingt et un ans, porte un bracelet, n'a pas vu sa mère depuis près de deux ans, du jour où il lui annonça son arrestation. Il vit dans une tente avec pour compagnon un iguane, Iggy, accroché à une longue chaîne que retient un parpaing. Iggy peut tirer le parpaing sur une certaine distance mais pas aussi loin qu'il lui permettrait de s'enfuir. De toute manière sur l'île il n'y aucun arbre, pas d'artifice d'un habitat qui lui semblerait presque naturel.

Kid travaille dans un restaurant, le Mirador. Avant son arrestation il a même été à l'armée, mais s'est fait virer de ses classes pour avoir tenté de distribuer des DVD pornographiques aux autres engagés pour s'intégrer. Avant l'armée il travaillait dans un magasin de luminaire et vivait chez sa mère.

Sa mère, ce qu'elle aimait le plus, c'était chasser les mecs. Trop occupée à s'envoyer en l'air pour se soucier vraiment de ce que Kid assiste à ses ébats ou abuse de la pornographie sur internet, sauf lorsqu'il explosa la facture de sa carte bancaire.

Son père ? Il était arrivé dans le sud après une tornade, avec sa camionnette et sa boîte à outils histoire de se faire du pognon, baiser toutes les femmes possibles et se droguer. Puis il était reparti sans laisser d'adresse.

Sur le viaduc les voitures filent dans un sens et dans l'autre à longueur de journée, sans se soucier de ceux qui vivent en-dessous. Pourtant une nuit l'une d'elles s'arrête au bord de la glissière de sécurité et un homme énorme descend la pente jusqu'à l'île. Ouvre la tente de Kid et se présente.

Il est gros énorme, tellement gros qu'il impose sa présence et qu'on ne peut s'empêcher de le regarder. C'est un Professeur en sciences sociales à l'université. Le Professeur souhaite interviewer Kid sur sa situation de sans-abri et ses déviances. Il pose des questions rend des services, raconte des histoires, se rend aimable.

Mais qu'est-ce qu'il attend en retour ? Kid devient-il son rat de laboratoire ? Pour une fois au moins quelqu'un s'intéresse à lui et ce regard porté sur sa personne l'invite à se poser des questions sur les autres et soi-même. Avant de rencontrer le Professeur, ce type parmi les plus intelligents du monde accro à la bouffe, mystérieux et multiple, Kid n'était, à vrai dire, personne pour personne.


« Moi, j'suis accro à rien, man. Oui, bon, peut être que j'étais dans le porno et que je faisais un peu trop souvent cracher Charles le Chauve pour qu'on trouve ça normal, mais c'était toujours du porno normal avec des activités sexuelles normales entre deux adultes consentants et parfois trois ou mêmes plus. Le genre de truc que tu peux voir à la télé payante ou sur ton écran d'ordi n'importe quel soir et partout en Amérique, y compris là où on a Jésus aux commandes. »

 

Banks s'empare dans « Lointain souvenir de la peau* » du sujet de la déviance sexuelle dans une société où les normes évoluent, les lois se durcissent dans le but de « surveiller et punir ». Mais les individus sont-ils vraiment les seuls coupables ? La société qui offre à qui veut de la pornographie fabrique une réalité en 2 dimensions (écran de téléviseur ou d'ordinateur). Oublieuse de l'aspect tridimensionnel qui fait l'humanité. L'homme, ce maillon de la nature, a besoin de s'épanouir à travers une activité, besoin de se sentir impliqué dans une société organisée pour qu'il garde le contrôle sur ses désirs et ne tue pas l'ennui par l'addiction.

On pourra comprendre ce texte de Russell Banks sans avoir lu d'autres Banks, s'en étonner sûrement plus que si l'oeuvre commence à vous être familière. Banks comme souvent étudie l'illégalité en questionnant le bien fondé de cette dualité entre bien et mal qui obsède son Amérique natale.


* « en anglais, skin mag et skin flick désignent des magazines et des films pornos ; et skin signifie "peau" »


Alexandre Muller




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A propos de l'écrivain

Russel Banks

Né en 1940 en Nouvelle-Angleterre, en 1998 il a été nommé membre de l'American Academy of Arts and Letters. De février 1998 jusqu'à 2004, il succède à Wole Soyinka en devenant le troisième président du Parlement international des écrivains créé par Salman Rushdie. Auteur d'American Darling, Affliction, De beaux lendemains...


A propos du rédacteur