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Loin d’eux, Laurent Mauvignier

Ecrit par Ahmed Slama 15.09.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Les éditions de Minuit

Loin d’eux, suivi de Le poids des silences par Michèle Gazier, collection de poche « double » n°20, 128 pages, 6,10 €

Ecrivain(s): Laurent Mauvignier Edition: Les éditions de Minuit

Loin d’eux, Laurent Mauvignier

 

Le silence qui bruit…

Un fait-divers, ç’aurait pu être un simple fait-divers, comme on en retrouve, tous les jours, dans la presse, sur internet. Un fait omnibus (1) raconté pour faire frissonner dans les chaumières. Loin d’eux est loin, oui loin de tout cela. « Il faut peindre bien le médiocre » dit Flaubert, Mauvignier s’exécute, relatant ce drame, un suicide, avec le style pour seule fin, usant du monologue intérieur, flux, ininterrompu, de pensées, qui nous plonge dans les tréfonds du suicidé et de sa famille. Des flux poignants et mélodiques ; des monologues puissants, vrais.

Ce premier roman de Mauvignier « n’est » qu’une succession de phrases, plus ou moins longues. Chaque personnage tisse la sienne, nous fait entendre une musique, un rythme qui lui est propre, chaque personnage y déroule son être et sa vie. Une polyphonie à cinq voix, chacune séparée d’un espace, comme pour marquer l’incompréhension, la distance qui sourd de ces voix. Et, à travers cette coulée de pensées, il faut percevoir le silence, les silences recouverts d’une boue logorrhéique…

Et ces voix, nous allons les écouter comme elles sont, isolées :

Celle de Jean, l’ouvrier, père du suicidé « … spectre dans leurs vies à eux deux (2), si intimement reliés par la haine de moi, et des vérités qu’ils choisissaient de me laisser, à moi, dans ma crotte de monde vrai, tout réel et glauque, insuffisant toujours. […] Quel mirage au bout, qui valait qu’on lui sacrifie tout ? C’était quoi, l’illusion qu’il avait de ce qu’on faisait pour eux, j’aurais voulu dire, regardez, sous mes doigts, entre la chair et l’ongle la peinture bleue qui fait partie de ma peau maintenant, regardez-les les mains des types de l’usine, ceux de l’atelier de peinture qui respirent depuis trente ans pour certains les mêmes chimies, les peintures qui ne leur tournent plus la tête depuis longtemps et qui bouffent leurs poumons […]. Mais ils ne voyaient rien, ni elle, ni Luc, parce que je ne pouvais parler, rien dire sans gueuler… ».

Celle de Marthe, femme au foyer, « assise là, sur la banquette, dans la cuisine. Pour une fois à cet endroit, entre la table et le mur, où jamais depuis que nous habitons ici je ne m’étais assise parce qu’il faut pouvoir se lever souvent, sans faire déplacer personne pour aller jusqu’au four, ou dans le frigo chercher je ne sais pas, n’importe quoi. Ils avaient besoin de n’importe quoi toutes les dix minutes c’était comme ça, et avec Jean encore aujourd’hui c’est comme ça, mais maintenant je sais que je pourrai m’asseoir ici et qu’on ne me dira rien ».

« Moi Luc, j’entends tout ça et le bruit des fourchettes contre les assiettes, avec l’idée de boire un verre pour m’évader un peu. Je me saoule en silence, distraitement presque. L’air de rien je pars et quelque chose me bouleverse quand maman me dit qu’on a eu froid ici, quelque chose qui fracasse […] parce qu’on sent qu’ils taisent ce qu’ils portent […]. Les mots dans ma bouche ne viennent de nulle part. Ils naissent sur la langue et s’évacuent tout de suite au-dehors, et, dans le monde qu’il y a entre nous trois il y a ces phrases où je me tais, parce que ces phrases-là ne parlent pas et ne disent jamais rien de ce qui voudrait surgir ».

Quant à Céline endeuillée par la disparition de son époux, Jaïmé, cousine germaine du suicidé, Luc, elle délivre tout au long de ses monologues intérieurs en de petites touches successives des bribes d’éclaircissements quant au geste de celui dont elle fut la seule confidente, Luc. Eux, les deux jeunes, se comprenaient mutuellement, avec ces mots, elle ouvre le roman de manière magistrale : « C’est pas comme un bijou mais ça se porte aussi, un secret. Du moins, lui, c’était marqué sur le front qu’il portait une histoire qu’il n’a jamais dite, c’est à mi-teinte à travers des formules à lui, tout en mystères quand pour seule vérité il a laissé, griffonné dans sa chambre, sur un post-it, un bout de phrase écrit au stylo à bille noir mais dont l’encre était complètement foutue. Il aura fallu qu’il appuie méchamment tant elle lui tenait au cœur, sa phrase ».

Et puis, il nous fait écouter les voix des parents de cette Céline, Geneviève et Gilbert, témoins du chagrin de Marthe et Jean, Geneviève qui nous dit : « Moi je l’écoutais et je gardais pour moi tout ce que j’avais sur le cœur, que j’aurais bien voulu cracher aussi, depuis si longtemps que ça me pesait sur le cœur, et que j’ai toujours gardé sans rien dire parce que Gilbert disait oui tu as raison, oui je sais tout ça, mais à quoi bon la colère […]. Et pourtant moi, comme j’aurais eu besoin de lui dire, à Marthe : oui ton fils est mort, ton fils qui disait à ma fille, à Céline, que toujours elle avait raison quand c’était de se dresser contre nous, raison de nous haïr, nous, ses parents, malgré toutes les choses qu’on voulait pour elle et qu’elle et lui ne voyaient pas, ou regardaient négligemment du haut de leurs épaules. C’est pas lui, Luc, qui était là pour l’enterrement de Jaïmé, pas lui non plus à supporter ce dans quoi elle se perdait, Céline, ni son inertie et le combat perdu d’avance contre les choses qu’elle aurait dû faire […]. Et l’inertie pour tout qu’elle avait, c’est lui quand-même, ton fils qui est mort, j’aurais voulu lui dire, qui lui écrivait des longues lettres pour lui dire quoi : tu vas pas toute ta vie vivre pour arroser les fleurs d’un cimetière, qui lui disait ces tas de choses que je lisais en cachette c’est vrai, quand elle le soir elle disparaissait avec qui, et où ça, alors que c’est de calme dont elle avait besoin ».

 

Ahmed Slama

 

(1) « Les faits omnibus sont des faits qui, comme on dit, ne doivent choquer personne, qui sont sans enjeu, qui ne divisent pas, qui font le consensus, qui intéressent tout le monde mais sur un mode tel qu'ils ne touchent à rien d'important », Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996, page 16

(2) Luc et Marthe

 

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A propos de l'écrivain

Laurent Mauvignier

 

Laurent Mauvignier est né en 1967, Loin d’eux (1999) est son premier roman. Son deuxième, Apprendre à finir, a reçu le prix Wepler 2000 et le prix du Livre Inter 2001, Dans la foule le prix du Roman Fnac 2006 et Des hommes le prix des Libraires et le prix Initiale 2010.

 

A propos du rédacteur

Ahmed Slama

 

Ahmed Slama,

Agenceur de mots littéraire : finaliste du Prix du Jeune Ecrivain Français 2015 et 2016, lauréat du prix de la revue Rue Saint-Ambroise, retrouvez son feuilleton Topologie des Clopes. Agenceur de mots journalistique au BondyBlog. Il se propose, chaque semaine, de cartographier le réseau littéraire numérique à travers sa chronique, LittéWeb, à retrouver dans La Cause Littéraire.